La noblesse a été, selon l’historien Jean Claude Blanchetière, un auxiliaire déterminant de « percée réformée » dans le doyenné de Condé tout comme dans d’autres régions du royaume.

Les gentilshommes du Bocage appartiennent , à des degrés divers, aux milieux instruits. Ils pouvaient, plus aisément que la grande masse des chrétiens des campagnes se trouver mis en contact avec les idées nouvelles. Au niveau le plus modeste, les petits nobles du Bocage, dans un monde rural demeuré très largement analphabète, appartiennent à la minorité qui lit ; Ils ont donc accès à l’imprimerie dont la production se multiplie au cours du XVIe siècle et dont la réforme a su se faire une arme puissamment efficace.

Livres et placards protestants voyagent des villes vers les campagnes. C’est dans des lieux  d’échanges commerciaux (Vire, Falaise, Caen, Rouen…) que sont entendus les premiers prêches par les « marchands » du Bocage.

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Les Payens de la Poupelière appartiennent à la petite noblesse; pas aussi puissante que la famille Pellevé de Flers ou Saint-Germain de Rouvrou  mais ils sont très largement au dessus du lot commun par leur aisance.

Guillame Payen est à la tête de 7 terres seigneuriales dans différents points de Basse Normandie (Dans le Cotentin, Argentan, La Ferté Macé, dans le Bessin, Ste Honorine la Chardonne). Ce qui lui permet d’avoir des relations avec l’aristocratie influente de la région. 
De par la dispersion de plusieurs fiefs en Basse Normandie, par les relations de la famille élargie, par les alliances matrimoniales mais aussi par le réseau d’amis et voisins (sieur de la Blanchère de Ronfeugerai, est converti dès 1553, Jean de Pellevé, de la famille des barons de Flers, l’un des premiers nobles réformés…).

Guillaume Payen, petit seigneur du Bocage se retrouve au contact de la réforme . En 1561 des prêches ont été menés à Vire et Falaise et l’on peut comprendre son engagement spectaculaire en 1562  pour « l’évangélisation » de son bocage. Un engagement « militant ».

 

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Selon l’abbé Macé, la prédication initiale à Ste Honorine a eu lieu au printemps 1562, au château de la Poupelière. Une nuit, le seigneur du lieu, Guillaume Payen  fait sonner à « toute volée », la petite cloche de la chapelle de son château afin d’alerter les paysans des environs, ses vassaux. Ces derniers se rendent à l’appel du maître des lieux; ils croyaient, « aller à l’incendie ». Arrivés sur place, les paysans découvrent Guillaume Payen en compagnie de seigneurs voisins et , surtout, d’un inconnu, qui sera en fait le protagoniste principal de cette scène fondatrice : il s’agit en effet de Germain Berthelot, ministre réformé récemment débarqué de Jersey. Le pasteur se livre alors à son premier prêche devant les paysans.

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Germain Berthelot va élargir sa mission d’évangélisation sur plusieurs paroisses environnantes. Il va se fixer dans la contrée et épouser une demoiselle de la Remagerie (Ste Honorine) ,qui serait une demoiselle Pichard (archives Lefebvre de Berjou ) ; Ce mariage ancre ce pasteur parmi les notables locaux et renforce son influence dans la région.

Venant de Jersey, refuge de » huguenots » français, le pasteur Berthelot, fera partie des prédicateurs qui s’inscriront dans l’histoire de l’avancée du protestantisme en Normandie.  D’après Jean Claude Blanchetière, il aurait prêché dans le Coutançais et aurait continué sa mission dans l’intérieur des terres. On pourrait supposer que ce fut à l’appel de Guillaume Payen qu’il œuvra dans la région d’Athis.
Il prêcha à la Quentinière, près du bourg d’Athis, dans une maison « Lemarchand ». C’est là qu’aurait existé le premier temple d’Athis. Il prêcha à Berjou au lieu dit « les Cours », à Ronfeugerai au lieu dit « la Gautrais » lieu d’un futur temple (1623-1682), à Ste Honorine la Chardonne  « la vallé »e et « la Ménardière » et bien d’autres communes environnantes.
Germain Berthelot meurt en 1598.

Suzanne Payen, dame de la Poupelière et de la Poterie, fille héritière de Guillaume, élevée dans la religion réformée, aurait fait inhumer le pasteur dans la chapelle du château au côté de son père. Suzanne Payen fut dame d’honneur de Madame, sœur du Roi.

Cette chapelle fut interdite par l’évêque de Bayeux et Jacques Lefebvre Sieur du Radier, petit fils de Guillaume, revenu au catholicisme, fait rétablir  la célébration catholique en 1648 .
L’arrivée de la réforme ne se fait pas, on le sait, sans heurts. Les fauteurs d’hérésie sont des créatures « abominablement inhumaines », forcément « suppôts du Diable ». L’abbé Dumaine cite à ce sujet, une sorte de refrain catholique, qu’il juge révélateur des « rivalités de partis » :

« Hugenot, Huguenace,
Parpaillaisse
Le Diable t’agace,
Libera me, Domine !
Les Huguenots seront tous damnés
Dans l’enfé » (l’Enfer).

La diabolisation de l’autre était réciproque, huguenot celui là :

Romain, romace,
C’est le Diable qui t’agace… » etc…

L’histoire des premiers troubles 1562-1563, est souvent focalisée sur les grandes villes (Rouen, Caen, Bayeux et d’autres). A Caen les églises paroissiales et l’abbaye aux hommes furent saccagées: les notables réformés locaux les plus modérés furent en effet dépassés par les éléments radicaux. Le protestantisme du Bocage (Doyenné de Condé et sur Vire) n’échappe pas aux troubles et guerres civiles.

La violence exercée contre les églises paroissiales catholique a sévi dans le Bocage, et ce dès 1562 selon les historiens locaux. Deux lieux sont habituellement cités : l’église de Ste Honorine et celle de Ronfeugerai, lieux ou les adeptes de la nouvelle réforme sont nombreux.Pendant près d’un an, le service catholique y est interrompu. Les deux curé M. Pigeon et M. Halley menacés de morts, durent s’enfuir pour ne pas être massacrés comme ceux de Clécy et Villers.

Sur Ronfeugerai, le curé du lieu en 1601 écrit: « ceux de la religion (réformée) brûlèrent les ornements, les livres, un bon mobilier de sacristie, bûchèrent, coupèrent et hachèrent un des pots (poteaux) du clocher ». Les « huguenots locaux agirent fort classiquement pour l’époque » : nettoyer l’édifice religieux des objets de culte pour en ôter les « souillures » accumulées par « l’idolâtrie papiste ».  La violence exercée contre les églises paroissiales était incontestablement de nature religieuse ce qui n’a pas été uniquement la raison concernant les établissements monastiques.

A l’Abbaye de Cerisy Belle Etoile (près de Flers), lors des 2 massacres de 1562 et 1563, on brise les images, mais on brûle aussi les vieux papiers( titres). Belle étoile possédait dans cette paroisse, des droits de dîme importants (fertilité du sol et surface importante). La destruction des titres était une bonne affaire pour les paroissiens de Caligny, qui pouvaient espérer par là, être affranchis du paiement de leurs dîmes aux religieux. Que la vieille rancœur contre l’impôt ecclésiastique s’exprime en un temps où la tutelle de l’Eglise est battue  en brèche, n’a pas de quoi surprendre, pense J.C. Blanchetière : pourquoi continuer de payer la dîme quand on a rompu avec le catholicisme ou qu’on s’apprête à le faire?
Une anticipation sur un monde nouveau, sans moines ni prêtres, et donc sans dîme !

Une bande armée venue de Falaise qui s’en été prise peu de temps auparavant (décembre 1562) au prieuré de la Carneille où le prieur fut assassiné, saccagera de nouveau L’abbaye Belle étoile.

De leur côté, Guilaume Payen de la Poupelière, St Germain de Rouvrou, Vassy de la Forêt Auvray, répondent à  l’appel de Gabriel de Montgomery (meurtrier involontaire du roi Henri II au cours d’un tournoi, il fuit en Angleterre, devient protestant et revient en 1561. Il est envoyé par le prince de Condé pour diriger le parti Huguenot de Basse Normandie. il est capturé par Matignon au siège de Domfront puis décapité en place de grève à Paris).  

Guillaume Payen leva une compagnie de gens de pied et équipa quelques cavaliers. Il se fait accompagner par St Germain et Vassy , rejoint Montgomery et devint l’un de ses premiers lieutenants . (d’après La Ferrière Percy).

 

MontgommeryGabriel de Montgomery

Il se serait vu confié par le chef huguenot la mission de guider vers Vire une troupe de huguenots Manceaux  (qui auraient évacué le Mans après la reprise de la ville par les catholiques). Guillaume Payen devait veiller en même temps à ce que ces soldats brutaux ne commettent pas d’excès.

La Poupelière et les Manceau s’emparent de la ville de Vire et la défendent contre les troupes catholiques venues de Bretagne sous le commandement du duc d’Etampes qui les assiège.

Théodore De Bèze dans son récit de la défense de Vire, met en valeur Guillaume Payen pour son courage  et son acharnement au combat. Vire tombe finalement aux mains des catholiques. Il n’échappe à la mort que grâce aux supplications adressées par sa femme, Françoise de Pommereul, au duc d’Etampe. Les deux autres seigneurs sont tués.
La reprise de la ville par les catholiques fut l’occasion d’atrocités sur 200 huguenots civils et militaires. Une des pires scènes de violence connue en Basse Normandie pour cette première guerre civile.  Cette éruption de barbarie de la population Viroise peut s’expliquer notamment par les excès commis par les soldats Manceau quelques jours auparavant au grand dam de La Poupelière et de ses compagnons.

Guillaume Payen meurt en 1580 et est enterré dans la chapelle de la Poupelière.

Le château :

L’abbé Macé nous précise que le vieux logis des Payen était tourné vers Condé sur Noireau. La chapelle avait à peu près la même orientation et le même emplacement que celle qui a été rebâtie depuis. Les appartements habités par les seigneurs et ceux qui servaient de communs l’encadraient de droite et de gauche.

Le château actuel est composé de deux parties distinctes. Après son mariage avec Marie-Elisabeth-Françoise Auvray de la Pouplière (19.11.1760), Guy-François de (le) Gonidec de Penlan écuyer, seigneur de Vieuxchatel et de Gouasselglan,  édifia la première partie.  André Velay, pour loger sa nombreuse famille, fit construire la seconde . Le hall et les agrandissements ont été conçus par M. Nénot, architecte à la Sorbonne.

 

La suzanneSelon la légende, c’est cette cloche que Guillaume Payen fit sonner vers 1560 à la chapelle du château de la Poupelière, pour le premier prêche de Germain Berthelot.  la cloche, baptisée « la Suzanne », porte cette inscription : 16(?5)23. « IE FVS FAICT FERRE PAR DAMOYSELLE SVZENNE POIEN FILLE DE NOBLE H.G.POIEN MÈRE DE NOBLE H.I. DV RADIER DE LA POUPLIÈRE ».Suzanne serait le prénom de la fille unique de Guillaume Payen. D’après l’historien Jacky Delafontenelle , il est improbable que cette cloche ait sonné pour le légendaire premier culte.

L’abbé Macé, évoquait l’attachement des Le Godinec à cette cloche qu’ils emportèrent à Caen pour la sauver de la révolution. Le hasard, ou le destin ? voulu que la famille Velay la retrouve dans une brocante dans la région de Caen. Elle est actuellement au Rocher d’Epinouze, à Athis  (maison qui appartient aux descendants de cette famille).

 

Le dernier propriétaire du château est John Palmer, anglais richissime, qui crée après son achat, un golf de 18 trous avec logements sur place (bungalow). L’établissement est ouvert quelques années puis ferme. Il est ensuite laissé à l’abandon, pillé, saccagé et se trouve maintenant dans un triste état.

Article de France soir sur la situation de John Palmer : chateau-poupeliere-un-fiasco-justice-anti-blanchiment
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Le journal Le Monde du 17 07 2015, nous apprend que John Palmer décéde en juin 2015 : lemonde.fr

Espérons que cette belle demeure, témoin d’un passé historique de notre Bocage, puisse un jour retrouver son éclat d’antan !

 

 

Le parc, le château  et la chapelle de la Poupelière n’étant pas autorisés à la visite, il est demandé de respecter la propriété privée et de ne pas y entrer. Le bâtiment est même devenu dangereux !

 

Texte essentiellement tiré du travail de Jean Claude Blanchetière « les origines de la réforme dans l’ancien doyenné de Condé sur Noireau » (1530-1566), le pays Bas-Normand 2007.