Dimanche 27 octobre 2013

 

Textes bibliques : Luc 20/27-38

 

« Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais il est le Dieu des vivants, parce que tous vivent pour lui ».

 

Dans l’Eglise chrétienne, nous avons coutume de parler de la résurrection, de notre résurrection, de confesser cette espérance.

Le symbole des apôtres l’atteste : «je crois la résurrection de la chair et la vie éternelle ».

Et même si cette réalité nous semble difficile à appréhender, la résurrection du Christ nous semble être le jalon incontournable d’une fissure introduite à tout jamais dans le mur apparemment infranchissable de la mort.

Cette première résurrection qui précède toutes les autres joue un rôle central dans notre foi. « A toi la gloire, ô ressuscité », ce cantique que nous aimons tant chanter,résonne comme l’hymne d’une confiance offerte, donnée, conquise, ouverte par la venue de Jésus-Christ sur notre terre, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, puis au matin de Pâques.

 

Pourtant, jusqu’au deuxième siècle avant notre ère, la mort n’inspire aucune réflexion sur l’au-delà. Aux yeux du peuple hébreu, la vie est le lieu où se déploient les choix de l’humain, le lieu où se noue sa relation à Dieu.

Une fois mort, l’homme est avalé par le Shéol, le monde souterrain dont Dieu est absent parce qu’il ne fraie pas avec la mort.
Ce qui fait que pendant des siècles, Israël, le peuple de la Bible, a considéré que la survie d’un individu était assurée à travers ses descendants. Ce qui était important, c’était d’avoir des enfants, d’où la malédiction liée à la stérilité.
Peu à peu cependant naît et s’impose la certitude que Dieu rassemblera son peuple dispersé, qu’il lui rendra la vie, qu’il le relèvera, c’est-à-dire qu’il le fera à nouveau vivre en sa présence, quoiqu’il ait fait. Le prophète Ezéchiel, le prophète Osée, les Psaumes développent cette perspective.

Mais ils en parlent essentiellement de manière collective et symbolique.

 

La résurrection individuelle, personnelle, apparaît par la suite.
Elle naît de l’expérience du martyre, de ceux qui sont exécutés en raison de leur foi. Les justes meurent et les impies prospèrent : comment peut-on alors parler d’une rétribution équitable si les méchants apparaissent comme étant les gagnants ?

L’espérance d’une résurrection vient pallier cette carence. Elle s’implante solidement dans les milieux populaires où elle joue le rôle d’une espérance compensatrice au vue de la dureté du temps présent marqué par les occupations successives et plus ou moins brutales.

Vous souffrez aujourd’hui injustement. Dieu vous rendra justice.

 

A l’époque de Jésus, la résurrection fait partie des questions en débat.

Les pharisiens sont pour, les sadducéens contre.

Les pharisiens peuvent être des maîtres enseignants, des théologiens spécialistes de l’Ecriture, ou encore des juristes docteurs de la loi. Ce qui les unit, c’est cette même volonté d’observer scrupuleusement toutes les prescriptions de la Loi de Moïse, la Torah

Cependant, ils reconnaissent à côté de la Torah écrite, l’autorité d’une Loi orale.

Les sadducéens, eux, appartiennent surtout aux classes supérieures de la prêtrise de Jérusalem, ils forment un parti aristocratique. Fondamentalement, ils entendent être fidèles au sens littéral de l’Ecriture, « Moïse a écrit », face aux traditions et à la Loi orale des pharisiens. Et en particulier, ils refusent d’admettre comme obligatoires des croyances non explicitement révélées. Ils rejettent donc la croyance en la résurrection de la chair apparue deux siècles plus tôt et dont on trouve mention en particulier dans le livre de Daniel.

 

D’un côté donc des tenants de la résurrection de la chair.

De l’autre, des personnes qui, sur la base de l’Ecriture, raillent cette croyance et persiflent : comment croire à de telles billevesées ?

 

Les sadducéens entrent donc en débat avec Jésus.
Dans l’évangile de Luc, c’est le seul moment où l’on voit une controverse concernant la résurrection, car Jésus ne remet pas en cause la croyance en la résurrection.

Le but des Sadducéens est de le remettre à sa place et de ridiculiser la résurrection, notamment dans sa représentation populaire selon laquelle les morts, lorsqu’ils ressusciteront, exerceront toutes leurs fonctions, exactement comme dans le monde de la durée présente.

Pour cela, ils lui soumettent un cas d’école : « Maître, Moïse a écrit pour nous dans la Loi : « Un homme a un frère marié. Si ce frère meurt sans enfant, l’homme doit se marier avec la veuve. Ainsi, il donnera des enfants à son frère qui est mort ». Il s’agit là de la loi du lévirat, un mot qui vient du latin « levir », beau-frère : le frère du défunt assure la charge de la veuve et la procréation d’une descendance à son frère si ce dernier meurt sans héritier mâle.

Voilà ce qu’écrit la loi de Moïse.  

Les sadducéens continuent : « Eh bien, supposons ceci : il y a donc sept frères. Le premier se marie et meurt sans enfants. Le deuxième se marie avec la veuve et il meurt sans enfants. Il arrive la même chose au troisième et aux autres aussi. Les sept frères meurent sans laisser d’enfants. Finalement, la femme meurt à son tour. Quand les morts se relèveront, elle sera la femme de qui ? En effet, chacun des sept frères a été son mari.».

 

Nous le sentons bien, ce type de position tourne à l’absurde.

 

Il vire vers l’absurde si nous envisageons la résurrection comme une sorte de relation de cause à effet : « si c’est comme ça maintenant, ce sera donc comme ça après ».

Mais ce type d’interrogation nous rejoint également dans nos diverses positions, selon notre oscillation entre une position pharisienne : « nous reverrons-nous après tels que nous sommes maintenant », avec toutes les questions que cela soulève et que les sadducéens poussent à l’absurde en se moquant, et la stricte position saducéenne qui nous rejoint également : la physiologie, l’anatomie nous montrent bien qu’il est parfaitement illusoire de croire à la résurrection : le corps revient à la poussière. Point final.

 

« Ils sont comme des anges » nous dit Jésus.

 

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur les anges.
Retenons ceci : les anges appartiennent au langage poétique de la vision. Ce langage, nous le retrouvons dans de nombreuses apocalypses juives et chrétiennes. Il fait deviner plutôt qu’il n’explique, l’indicible, c’est-à-dire une autre réalité, de l’ordre du mystère de la révélation.

En somme, Jésus rejette la conception trop matérielle que certains se font de la résurrection.

Si les ressuscités sont semblables à des anges, c’est qu’ils appartiennent à une autre dimension qui n’est plus de ce monde-ci, mais de Dieu.

Cette mention des anges signale que la réalité de l’après-vie est indicible, parce qu’elle échappe aux mots humains.

Jésus aborde la résurrection par deux biais différents et complémentaires.
Tout d’abord en affirmant et en réaffirmant fortement : Dieu est toujours au-delà de ce qu’on peut en dire et il en va de même pour la résurrection.
Et puis, en parlant du Seigneur,
« le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob », il rappelle que Dieu s’est fait connaître à des partenaires humains avec lesquels il veut rester en relation, y compris au-delà de la mort.

Une très belle prière du pasteur André Dumas aujourd’hui disparu déclare : « la Bible ne nous renseigne guère sur la destinée des morts, mais tu l’as dit avec une inlassable répétition, un jour vous verrez celui en qui vous avez cru ».

Et certainement serait-il possible de conclure cette prédication sur ces simples mots : l’important est que nous réorientions nos regards vers le Dieu qui nous fait vivre et qui nous rend vivants, et que nous cessions de nous préoccuper de l’au-delà en ressassant des questions insolubles.

Avec un message tout simple : faites-lui confiance !

 

Mais peut-être faudrait-il aller plus loin, ou différemment.

Je me souviens d’un collègue aumônier militaire qui, au retour d’une mission au cours de laquelle il s’était retrouvé à l’épreuve du feu, un missile avait été tiré sur l’endroit où il se trouvait, avait déclaré : « nous avons tendance à nous moquer des africains avec leur gri-gri. Et pourtant, tous, nous avons nos propres gri-gri. Le mien, c’était une lettre du président de la région de l’Eglise Réformée qui m’envoyait, que je tenais dans ma poche et qui m’assurait que j’étais envoyé par l’Eglise. »

Tous, vraisemblablement, nous tentons de nous rassurer en apprivoisant la mort par certains mots, par certains gestes. Que ce soit en imaginant la géographie céleste du paradis, ou en pensant aux gestes que nos descendants accompliront à notre égard, en cultivant l’idée que nos petits enfants décédés deviennent des anges, que ce soit encore en gardant les affaires du défunt ou en utilisant des formules à son égard comme « il est parti rejoindre les siens »,« il a quitté ceux qu’il aime pour rejoindre ceux qu’il a aimés », en touchant le cercueil ou en apportant des fleurs.

A chaque étape de nos vies, nous avons le besoin légitime d’objets, de paroles, de gestes, de rites, qui nous font avancer, passer plus loin.

Rien ne s’y oppose et il ne s’agit pas de béquilles dont il faudrait un jour avoir honte.

 

Mais Jésus nous fait également signe de regarder ailleurs et de les reprendre comme des index tournés vers Dieu, comme des chemins vers Dieu. Car « Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants, parce que tous vivent pour lui ».