Textes bibliques : Esaïe 60/1-6, Ephésiens 3/2-6

Matthieu 2/1-12

 

Le récit des mages a suscité et suscite encore les imaginations qui trouvent dans cette histoire toute la matière nécessaire pour construire contes, légendes, épopées, mystères : un roi, des astrologues, une étoile, une ville en effervescence, des cadeaux, du danger, de la fourberie et de la joie. Qui parmi nous ne se prépare pas à déguster aujourd’hui ou dans un prochain jour, à la maison, au travail ou au conseil presbytéral, la fameuse galette des rois ?

 

Néanmoins, pour quiconque lit avec attention le texte biblique, plusieurs éléments se trouvent en décalage avec les récits habituels. Le fait de décréter que ces mages sont des rois ne reposent sur rien de solide, si ce n’est sur l’ouverture des cadeaux de grand prix, de l’or, de l’encens et de la myrrhe. La langue du Nouveau Testament, le grec, utilise pour les désigner un terme qui peut tout aussi bien désigner des astrologues qui auraient par exemple été en contact à Babylone avec le messianisme juif, ou bien des propagandistes d’une nouvelle religion ou encore des charlatans.

Par ailleurs, le fait de les compter au nombre de trois est une pure conjecture qui ne s’appuie que sur le fait que ces savants offrent trois cadeaux. Quant aux noms de Gaspar, Melchior et Balthazar, ils sont issus de légendes apocryphes, des écrivains ont même inventé un quatrième roi mage et il y a un peu plus d’un an, le temple de Condé sur Noireau entendait les commentaires de nouvelles venues : les femmes des rois mages.

Il serait possible d’ajouter qu’il n’est nullement question d’une étoile précédant et guidant ces mystérieux personnages sur la totalité de leur périple, l’étoile ne se contente de les précéder que sur le petit trajet Jérusalem-Bethléem, environ 7 km, ce qui met à mal quantité de récits fondés sur cette étoile traçante. Le grec nous apprend enfin qu’il ne s’agit pas d’un nouveau-né emmailloté et couché dans une crèche, mais d’un enfant qui peut avoir jusqu’à deux ans, vivant dans la maison de Joseph occupé à d’autres tâches au moment de cette visite et de cette adoration, ce qui expliquerait la seule présence de Marie …

 

A vrai dire cependant, même s’il est toujours important, essentiel, de se replonger dans le texte biblique pour résister à des extrapolations qui risqueraient de faire passer à côté de son sens profond, il y a aussi du plaisir à retrouver cet ensemble de légendes, d’histoires, à s’émerveiller devant l’imagination renouvelée des narrateurs. Lisez ainsi avec ravissement « Gaspar, Melchior et Balthazar » de Michel Tournier qui renouvelle à sa manière la place d’un quatrième mage.

 

Mais il y a aussi du plaisir à chercher et à trouver dans le texte biblique lui-même, tel qu’il se présente à nous, quelques pépites, quelques portes d’entrée, quelques inattendus.

 

Pour ce matin, je vous en propose trois.

 

La joie tout d’abord.

« Quand l’étoile arriva au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant, elle s’arrêta.

Ils (c’est-à-dire les mages, les savants) furent remplis d’une très grande joie en la voyant là. »

 

Cette joie ressemble à celle éprouvée par les voyageurs sur le point d’atteindre leur but, par les randonneurs à deux doigts du sommet, par ceux qui ont fourni un grand effort et qui s’apprêtent à en être récompensés.

Pour les mages, elle surgit aussi de la proximité de la rencontre avec l’enfant, avec l’incarnation de l’Emmanuel, Dieu avec nous. Elle est liée à la proximité  de Dieu.

Sans avoir été programmée, sans avoir été planifiée, sans peut-être même avoir été espérée,

elle se reçoit.

Au seuil d’un événement bouleversant, elle arrive, inattendue. Elle permet de relire sa vie autrement, de la voir avec d’autres yeux et de se projeter dans le futur d’une manière différente. Les mages vont repartir par un autre chemin, une manière de dire qu’ils ne vont pas repasser par le palais d’Hérode, le tyran, mais qu’ils repartent avec un autre état d’esprit.

Celui qui va les conduire désormais, les commander, n’est plus ce roi tyran, mais cet enfant désigné déjà comme nouveau roi.

 

Le mot « joie » est quasiment absent de la littérature grecque. Il semble être une invention de l’Evangile. Il surgit, inattendu, comme un don.

Les débuts d’année sont souvent l’occasion d’adopter quelques résolutions, de bonnes résolutions. Arrêter de fumer, faire du sport, prendre plus de temps pour sa famille … Pourquoi ne pas adopter la bonne résolution de placer, aussi souvent que possible, la joie au firmament de notre vie humaine ?

A l’exemple des mages. En prenant conscience que la joie peut se frayer un chemin jusqu’à nous, jusque dans notre vie quotidienne.

 

Et ceci nous conduit au second point.
Nous parlions tout à l’heure des contes, légendes et récits liés aux mages. Ils insistent la plupart du temps sur l’omniprésence de l’étoile précédant les mages, les guidant, les devançant. Et de cette omniprésence de l’étoile, qui ne ressort pourtant pas du texte biblique, découle cette idée que le voyage des mages aurait été téléguidé. Avec en parallèle, ou pas très loin, ce que nous retrouvons aujourd’hui avec la vogue pour les signes astrologiques, les horoscopes, ou encore cette attirance pour les déterminismes de toutes sortes : ceux qui lisent leur avenir dans les étoiles grâce aux astrologues ne sont pas moins nombreux que ceux qui se plaisent à dire que
« tout est déjà écrit, c’est le destin, la fatalité. »

 

Dans notre vie, dans notre itinéraire spirituel, il y a des événements, des dates, des moments, que nous considérons comme des signes. Des traces de Dieu, des étoiles, grosses ou petites, qui s’allument dans notre ciel. Je me souviens d’une dame d’origine allemande qui était venue pour la première fois à un culte et demandant à Dieu un signe. J’avais cité durant la célébration le titre d’un cantique, en allemand. Pour elle, c’était le signe qu’elle attendait et elle est devenue un membre fidèle.

Mais ce sont des signes éphémères, ambivalents. Ils ne se suffisent pas à eux-mêmes, ils nécessitent toujours une interprétation. Ce ne sont pas des illusions, même s’ils peuvent être très personnels et peu communicables à d’autres. Mais à aucun moment, à la différence des prévisions astrologiques ou aux conceptions déterministes « tout est écrit », ils ne peuvent conduite à la servilité, à l’aliénation.

Bien au contraire.
Tous les signes qui conduisent les mages, l’étoile, le texte biblique
« Et toi, Bethléem, terre de Juda », le songe qui les avertit de ne pas repasser par chez Hérode, ne les privent pas de leur capacité de liberté. Ils les renvoient constamment à leur capacité de décision.

L’annonce prophétique annonce que le vrai roi est né à Bethléem. Les chefs des prêtres et les maîtres de la loi du palais, qui ont pourtant donné la bonne réponse, ne quittent pas le palais du tyran. Ce sont les mages qui reprennent la route.

L’étoile s’arrête devant la porte de la maison. Ce sont les mages qui décident d’entrer.

Avertis en songe, les mages le prennent au sérieux et repartent par un autre chemin.

 

Oui, nous pouvons recevoir des signes.
Il ne s’agit pas de les attendre, mais de les interpréter.

Ils restent toujours imprévus.

Mais grâce aux mages, nous découvrons que les signes posent la question du choix entre deux attitudes : se mettre en route ou rester sur place, partir adorer ou vouloir exterminer.

Le tout, dans la confiance que Dieu se cache derrière les différents signes, l’étoile, le texte des prophètes, la Bible, le songe. C’est bien lui le guide du voyage. Il conduit et reprend constamment la main : quand l’astre disparaît, d’autres signes prennent le relais, quand l’étoile s’arrête, un autre astre prend le relais en devenant lui-même étoile du matin.

Oui, sommes-nous prêtes à nous laisser interpeller par des signes faisant surgir l’imprévu, comme les mages se sont laissés mettre en route par cette étrange histoire ?

 

Et ceci nous conduit au troisième point.

Les mages vont être conduits de Jérusalem jusqu’à Bethléem, la capitale et la bourgade, le siège du pouvoir et la maison où se tient le Dieu faible. La fragilité d’un enfant face à la cruauté d’un roi.

Sous les yeux des mages s’inaugure une autre manière d’être roi. Le dépouillement remplace le complot. A la royauté qu’un humain cherche à accaparer par ses propres forces, succède une royauté exercée dans le renoncement à tout pouvoir.

 

Dieu se laisse trouver par ceux qui sont passés de l’horizon de Jérusalem à celui de Bethléem.

 

Avec cette invitation pour notre Eglise : être un lieu de recherche, d’humilité de dépouillement, un lieu « bethléémite ». Un lieu d’hébergement provisoire avant la mise en route, un lieu où l’on se sent bien, où l’on se sent joyeux, un lieu où une vraie place est donnée à ceux qui viennent de loin, et qui justement peuvent remettre en question et par conséquent en mouvement.


Un lieu où nous discernons, interprétons, où nous reconnaissons que nous avons tout à apprendre d’un Autre que nous-mêmes.