Texte biblique : Luc 15/11-32

 

Mis à part quelques lignes tracées sur le sable face aux accusateurs de la femme adultère et demeurées à tout jamais sujettes à interprétations, Jésus n’a rien écrit. L’on peut alors s’émerveiller de découvrir que l’enquête diligentée par Luc pour retrouver toutes les paroles et tous les actes de Jésus afin de les mettre par écrit ait réussi à mettre la main sur ce petit joyau nommé longtemps « parabole du fils prodigue » ou plus récemment « parabole du père aimant ».

Pour nous faire découvrir près de 20 siècles après une histoire d’amour et de réconciliation.

 

Les paraboles, ce sont des petites histoires tirées de la vie courante et qui soudainement dérapent, partent dans un sens inattendu, ouvrent les yeux sur ce que les évangiles appellent « Le Royaume de Dieu ». Les paraboles, ce sont des petits récits avec quelques personnages.

Dans le texte que nous venons d’entendre : le fils cadet, le fils aîné, le père, les serviteurs.

 

Il est possible de se projeter dans chacun de ces personnages, de se reconnaître selon les temps et les moments fils cadet rebelle et pardonné, fils aîné fidèle et amer, père souffrant et aimant, serviteur spectateur, en attente de la suite de l’histoire. Et de donner ainsi une orientation différente à la parabole. Parce que les entrées, les approches, les prédications peuvent être multiples. Et parce que la parabole, les paraboles, ne sont pas là pour nous enfermer dans une dogmatique plombée, pour nous conduire à suivre une direction unique, mais pour nous ouvrir un champ de sens susceptible de nous faire avancer dans une orientation différente, avec un regard nouveau.

 

Parmi les multiples possibilités, je voudrais vous en proposer quelques-unes.

 

Avec une première remarque. Lorsque nous parlons de l’Evangile, nous le proclamons avant tout comme une bonne nouvelle. Ce qui d’ailleurs est étymologiquement le sens de ce terme : évangile veut dire bonne nouvelle. Et pourtant, cette parabole, au premier abord, n’est pas spécifiquement une bonne nouvelle pour une partie des auditeurs. Le père semble préférer celui qui se lance dans l’aventure, celui qui prend le risque de revendiquer sa liberté, fût-ce contre lui, à celui qui reste, certes consciencieux, mais plutôt éteint, pas très novateur, silencieux, dans les rouages de ce qui s’est toujours fait, de la tradition, du parcours déterminé.

Ce qui quelque part est injuste. Si le fils cadet retrouve la maison paternelle en état, c’est parce que le fils aîné a su garder le domaine, l’entretenir, le faire fructifier et y faire engraisser quelques veaux qui sont devenus bien gras. En règle générale, le fils aîné a plutôt le mauvais rôle. Et pourtant, il est celui qui est resté, celui sur lequel compter, présent lorsqu’il le faut, serviteur sur lequel s’appuyer, serviteur inutile comme le dit aussi l’Evangile, celui qui n’a fait que ce qu’il devait faire. Un « merci » pour cette disponibilité n’aurait probablement pas fait de mal de temps en temps. Et s’il parle à son père en lui disant à propose de son frère « ton fils », son frère cadet ne s’est pas non plus donné la peine d’aller le chercher …

Pourtant, lorsque ce fils aîné s’emporte contre son père, fait preuve de son amertume, de son découragement, il accède à des désirs propres, à une liberté semblable à celle de son frère. Par là même il est délivré de cet exercice qui peut devenir exténuant, qui ne laisse jamais en paix, transforme tout en obligation sans joie : il est libéré de la tentation de vouloir toujours faire le bien, d’être parfait.

Le fils aîné va comprendre, recevoir, que tout lui est vraiment donné, que tout est vraiment à lui, pour lui, que le père le donne sans calcul. Pour lui, parce que c’est son fils bien-aimé. Le fils aîné va comprendre que l’amour, l’espérance et la foi sont pour lui, sans marchandage et sans chantage.

Dieu donne sans contrepartie. Par amour.

Seconde remarque, caricaturale je le reconnais, pour définir deux types d’Eglises.

 

La première Eglise est plutôt « fils cadet ». L’accent y est mis sur le péché et sur la conversion. Cela se traduit par des témoignages : « avant ce tournant décisif, je menais une vie de patachon, marquée par l’argent, le jeu, les filles, l’alcool, la drogue, la violence, bien d’autres choses encore … Depuis que j’ai rencontré Jésus-Christ, ma vie a été transformée. » Cette Eglise est dynamique, accueillante, joyeuse, elle vit concrètement la joie du père sautant dans les bras de son enfant égaré et repentant, elle connaît de véritables résurrections, elle accorde une large place à la louange. Dans le même temps, elle peut éloigner du quotidien en insistant sur une séparation bien nette entre la société et le nouveau monde inauguré et manifesté dans l’Eglise, elle peut y développer une morale extrêmement rigoureuse avec son corollaire : des condamnations et des jugements sans appel pour quiconque s’écarte du droit chemin.

La seconde Eglise est plutôt « fils aîné ». L’accent y est mis sur la solidité de l’enseignement reçu, l’histoire, l’enracinement, la vigilance, le dépôt de la foi. Elle est un pilier solide sur lequel s’appuyer. Mais elle peut être moins attrayante, perçue comme austère et parfois tellement bien intégrée au paysage qu’elle ne parvient plus à faire entendre sa propre voix.

 

Il serait présomptueux de décréter qu’il y a une Eglise du Père. La nôtre en l’occurrence.

Par contre, nous pouvons nous reconnaître, nous accrocher à ce mouvement du père qui, dans la gratuité de son amour, refuse deux choses. Il refuse tout d’abord un repentir qui s’ancrerait sans cesse dans une histoire passée et le ressasserait sans cesse. Le fils cadet découvre un nouveau visage du père qui le projette dans l’avenir et vers la création. Et il refuse une frustration et une amertume, un zèle fait de devoir sans joie, de la répétition du même, pour projeter dans l’ouverture à l’inattendu et vers la liberté.

 

Nul ne sait comment la parabole se termine. Si ce n’est que le père ouvre à la réconciliation face à des serviteurs, des spectateurs, en attente. Il entend mettre en relation deux opposés et les transformer l’un et l’autre et l’un par l’autre. Cela sous-entend de pas de l’un vers l’autre, la reconnaissance de la différence, l’écoute de ce que le père dit à l’autre, l’écoute de ce que le père dit aux deux.

 

Dans notre marche œcuménique, que cela soit avec nos frères et sœurs catholiques, orthodoxes, anglicans, également avec nos frères et sœurs évangéliques, pentecôtistes et luthériens, nous découvrons, même si c’est entremêlé d’arrière-pensées, que nous avons un vrai désir de partager, de rencontrer, d’avancer. Et en même temps une crainte pour nous-mêmes. Nous souhaitons conserver notre profil spécifique tout en prenant la mesure que la réconciliation des Eglises relève du témoignage spécifique à apporter au monde.

Dans la Bible, le verbe « se réconcilier » veut étymologiquement dire « vivre autrement ». A l’intérieur de ce verbe, il y a le mot « autre ». Nous pourrions ainsi dire à la place de « se réconcilier », « devenir autre ».

C’est justement ce qui est difficile, parce qu’il est très difficile de devenir autre.

Il faut vraiment que Dieu soit de la partie.

 

Nul ne sait comment la parabole se termine. Par contre, son horizon est celui de la réconciliation. La réconciliation avec Dieu est déjà acquise. La réconciliation entre frères est encore en avant de nous. Les serviteurs, ceux qui dépendent des deux frères, en seront les témoins, puis les bénéficiaires.

 

Comment vous souhaiteriez-vous que la parabole se termine ?