Thème : Le riche anonyme et le pauvre Lazare

 

Lectures : Amos 6, 1-7 et Luc 16, 19-31

 

PREDICATION

  

Dans l’évangile qui est proposé dans la liste de lecture de ce matin, je vais utiliser un bout, un verset qui viendra éclairer celui de Luc que j’ai choisi pour cette prédication. Matthieu 6. 24, dit :

 

« Personne ne peut être esclave de deux maîtres ; en effet, ou bien on détestera l’un et on aimera l’autre, ou bien on s’attachera à l’un et on méprisera l’autre. Vous ne pouvez être esclaves de Dieu et de Mamon. » (Il ne faut pas entendre ici Hamon1, sinon Benoît ne sera pas content qu’on le traite de dieu de l’argent, surtout pour un frondeur de gauche)

 

Ce verset souligne le rapport complexe que l’homme entretient avec l’argent en particulier et les biens matériels en général. Le récit de l’évangile selon Luc, en est une très belle illustration. Il s’agit d’une parabole qui nous est certainement familière. Parabole qui parle d’un riche et d’un certain Lazare, pauvre. Récit d’une histoire qui se déroule aussi bien sur terre que dans l’au-delà. Elle semble vouloir nous apprendre des choses sur le paradis et l’enfer, mais bien sûr ce n’est pas le cas, comme vous vous en doutez : c’est une parabole, ce qui signifie qu’il ne s’agit pas d’un enseignement doctrinal.

 

Jésus ne fait que reprendre des images courantes de son temps, pour illustrer sa petite histoire, une sorte de « devinette » dont la fonction première, est d’interpeller l’auditeur et le lecteur. Et il faut rappeler que dans l’Evangile selon Luc, elle arrive après une polémique entre Jésus et les pharisiens dont Luc dit au v. 14 du chapitre 16 qu’ils sont amis de l’argent et tournaient pour cela, Jésus en dérision.

Avant d’aller plus loin dans notre méditation, il faut d’ors et déjà préciser certaines choses et évacuer au passage certains malentendus.

 

La première chose à préciser, c’est que cette parabole part, d’une situation tragique, d’un triste constat : « Quelqu’un pourrait bien ressusciter d’entre les morts, (pour leur parler) ils ne seront pas convaincus » ; comme si rien ne pouvait forcer un cœur de pierre à changer ! Une fois que l’humain est pris dans l’engrenage de son quotidien, de ses habitudes, piégé dans ses barrières, il est difficile et presqu’impossible de l’en délivrer.

 

La seconde chose à préciser, c’est la manière dont Jésus compte utiliser cette parabole. Il faut bannir les illusions :

 

  • 1ère illusion à débusquer : Il ne s’agit pas de transformer le pauvre en riche. On ne peut pas rendre riches tous les pauvres. D’ailleurs Jésus lui-même disait que nous aurons toujours les pauvres avec nous. C’est une bien triste réalité, mais c’est une réalité.

     

  • 2° illusion à débusquer : Il n’est pas demandé au riche de se faire pauvre. Et il ne faut pas croire que le riche, sur un coup de baguette magique, ou par de bons sentiments, par une action quelconque, puisse facilement devenir pauvre, ou solidaire des pauvres. Vous aller comprendre dans la suite qu’on ne demande même pas au riche d’aider le pauvre.

     

  • 3° illusion à débusquer, c’est que cette parabole n’est là ni pour qu’on culpabilise le riche ni qu’on s’apitoie sur le sort du pauvre. Elle est une interpellation pour tous, riche comme pauvre.

     

Ces quelques précisions faites, nous pouvons revenir un instant à notre parabole dans laquelle, il y a :

 

Un riche. Un pauvre. Et entre les deux, une histoire de nom. Le riche en est dépourvu. Ce riche n’a pas de nom mais il a une renommée dans la société. Il a les signes extérieur de la richesse ; il s’habillait de pourpre et de lin. Des tissus qui étaient réservés à l’époque aux rois, aux prêtres ou à Dieu. Aux rois car ils représentaient Dieu sur terre. Ces tissus étaient donc des vêtements divins et sacerdotaux. En se vêtant de la sorte, notre riche n’est pas loin de se prendre pour Dieu.

 

A l’opposé, il y a un nom sans renommée : Lazare, signifie (en hébreu), « Dieu est mon secours » ou « Dieu aide ». Lazare a un nom mais point de renom. Il n’est rien dans cette société. Ballotté par la vie d’un coin à un autre, il a échoué devant la porte du riche. Mais, même là, personne ne fait attention à lui. Personne ne lui vient en aide. Il sait, ou du moins, il espère que Dieu lui viendra en aide.

 

Alors que le riche compte sur ses biens, le pauvre est tourné vers la providence et apprend souvent malgré lui, à ne compter que sur Dieu. Lazare, c’est une personnification des oubliés de la terre, des désespérés qui tentent tout et n’importe quoi pour un peu de soupe, qui bravent au besoin les frontières pour un meilleur vivre. Ils font partie du paysage dont l’habitude rend invisible comme Lazare dans la vie du riche.

 

Ce que Jésus décrit dans cette parabole, ce sont des mondes clos, des univers fermés, séparés par des abîmes. Tous les ponts sont coupés. Ce qui sépare le riche et Lazare avant la mort ; un seuil, une porte, un mur. Quelques mètres, presque rien. Faciles à franchir, mais jamais franchis. Et après la mort, ce seuil jamais franchi est devenu un gouffre tout à fait infranchissable.  

 

Le problème, vous vous en rendez compte certainement. Ce n’est pas être riche ou pauvre mais l’absence totale de relation entre le riche anonyme et le pauvre. En fait, il ne s’agit pas, pour le pauvre ou pour le riche, de changer de place. Mais il s’agit, entre le riche et le pauvre, de changer de relation ou plutôt de nouer une relation vitale, créer solidarité et entraide pour avancer ensemble dans la vie. Il faut qu’ils se regardent, qu’ils se parlent ici bas.

 

Le riche n’a pas de nom, il a des chiffres, des biens dans lesquelles il disparait. Il est enfermé, emmuré, cloitré dans une tour d’ivoire. Il n’existe plus que dans ce qu’il possède. Il disparaît littéralement. Et c’est là où le pauvre devient un secours pour lui. Car s’il avait ouvert sa porte pour voir et partager, Lazare l’aurait débarrassé, libéré de sa prison.

Lazare est là comme l’aide de Dieu pour le riche, alors que la morale traditionnelle ferait plutôt pour le riche un devoir d’aider le pauvre. Le pauvre est là comme la possibilité de salut pour le riche : et le riche le sent bien, qui demande dans le séjour des morts à Abraham d’envoyer Lazare le rafraîchir et sur la terre le soulager du poids de sa monnaie sonnante et trébuchante.

 

La parabole nous laisse entendre que le riche est possédé par ce qu’il ne sait pas donner. Il est accaparé et piégé par son bien. Or il suffisait de s’en libérer par le partage qui n’appauvrit pas. Il disparaît dans son nom et perd même son nom.

 

Même si le riche s’habille d’habits divins, il n’est pas Dieu et ne peut prétendre l’être. Lazare, signifie ; « Dieu aide », parole aussi adressée au riche qui, en réalité n’aide pas Lazare en subvenant à ces besoins mais s’aide d’abord lui-même en se libérant par le biais du pauvre, de ce qui efface jusqu’à même son nom.

Voici en vérité la force de cette parabole ; « le pauvre compte sur Dieu, le riche qui l’aide n’est ni Dieu, ni le dieu du pauvre. Ce pauvre est une question, une épine, une interpellation pour le riche, une libération dont Dieu est la source ».

Amen.

 

Pasteur Basile Zouma

 

1 Benoît Hamon est candidat du Parti socialiste à l’élection présidentielle de 2017