Le manoir de la Boderie , ne fait pas, comme le château de St Sauveur, parti des nombreux « lieux de mémoire » de l’histoire du protestantisme du Bocage Normand. Les membres de cette famille lettrée « Le Fèvre » , restèrent de fervent et influents catholiques . Il seront présents sur la scène Nationale et internationale mais aussi locale dans cette volonté de combattre ce mal qui ronge la France, que Louis XIV voudra unifier autour de la seule et unique religion catholique.

 

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Peinture Georges Lefebvre (1861-1912)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les plus anciennes informations connues concernant cette famille, remontent à un Nicolas Le fèvre, frère de Marguerin dont le fils, Jacques Le Fèvre seigneur de la Boderie eut avec Anne de Montbrey, 7 fils et une fille Anne, religieuse très tôt. Des sept garçons, deux  Jehan et Hyppocras, meurent jeunes; Pierre participe à la bataille de St Lô en 1574 sous les ordres de Matignon contre les protestants; Philippe prend part aux guerres de la Ligue, lieutenant de Brissac, il est tué en 1590 au siège de Pont-Audemer.

Restent trois frères  Antoine, Guy et Nicolas .

 

Antoine de la Boderie (1555-1615) entre à 18 ans dans la carrière diplomatique. en 1592 il est ambassadeur à Rome, défenseur du catholicisme, seul négociateur pour la France et entre en correspondance avec Henri de Bourbon. Il prend ainsi le parti du futur Henri IV qu’il soutient pendant les guerres de la Ligue. En 1598 Henri IV l’envoi auprès de l’archiduc Albert et l’infante Isabelle à Bruxelles pour négocier la paix avec l’Espagne. La mission est un succès. En 1605, il devient conseiller d’état et ambassadeur à Turin auprès du duc de Savoie. En 1606, Antoine de la Boderie est ambassadeur d’Angleterre. Il se lie d’amitié avec le roi Jacques 1er : un traité est signé entre les deux pays. A Londres, il protège les catholiques anglais ( qui subissent notamment à Londres, le même sort que les protestants français) et agit en faveur de la paix. Ses correspondances avec le roi de France (Henry IV) et ses conseillers Villeroy et Puiseux ont été éditées en cinq volumes en 1750. Il meurt en 1615 dans les bras de son gendre Arnaud d’Antilly.

 

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Guy de la Boderie (1541-1598) est présenté à la cour du Roi par Guillaume Postel (humaniste, originaire de Barenton). il devient vers 1578 secrétaire du duc d’Alençon, son interprète officiel et bénéficie de sa protection. C’est le Roi Charles IX qui à la demande du pape Pie IV, laisse partir Guy et son frère Nicolas pour Anvers afin de travailler à la bible polyglotte ( ils accompagneront le savant Arias Montano en charge par le roi d’Espagne Philippe II, de l’édition d’une bible en plusieurs langues) .

Ils y travaillent 3 ans jusqu’en 1567 : Bible_polyglotte_d’Anvers . Guy rencontre aussi Marguerite de Valois « la reine Margot », qui protège un cercle d’artistes et de poètes. Il lui dédicace la traduction de l’ouvrage de Marsile Ficin : « discours de l’honneste amour… » parue en 1578. En 1581, comme l’ambitieux duc d’Alençon est plus préoccupé par ses visées politiques sur les Pays Bas (ce dernier se fait proclamer duc de Brabant et comte de Flandres) que par le milieu intellectuel et littéraire, Guy de la Boderie se rapproche du roi Henri III qui, appréciant et encourageant les poètes, l’invite à Blois, puis à la cour et lui commande la réédition de la « Galliade ». La vie de Guy Le Fevre de la Boderie est connue alors comme écrivain et poète avec une abondante production de textes. On sait qu’il n’en produit pas de 1574 à 1578 en raison des troubles religieux qui frappent sa famille.

 

Nicolas de la Boderie (1550-1613) accompagne son frère à Anvers pour travailler avec lui sur la bible polyglotte. Lors de la prise de Falaise, les titres de la maison et les papiers étant pillés, il obtint sa qualité d’ancienne noblesse. en 1605, il eu des lettres du Roi pour changer le nom de Le Fevre en celui de La Boderie. De retour de Flandre, la reine Catherine de Médicis lui fait épouser la fille de son maître d’hôtel, Suzanne Passart de Gaucourt (famille de Picardie). Puis, envoyé par le roi Henri III, Nicolas part combattre sous les ordres du maréchal de Bellegarde en Italie.Il entre plus tard en religion sous le nom de frère Michel.

 

Le fils cadet de Nicolas et Suzanne, Mathieu de la Boderie (1603-1659) fait plusieurs campagnes d’Allemagne, y est ambassadeur et entre au conseil d’état. Plus âgé, il revient à la Boderie et se marie avec sa voisine Margueritte de St Sauveur. A la mort de sa femme, il entre dans les ordres.

Dans une petite chapelle, à l’angles du jardin, il y célèbre la messe chaque jour. L’historien La Ferrière Percy, précise qu’il s’occupait surtout à ramener les protestants, si nombreux, à cette époque, dans la paroisse de Ste Honorine. Et plusieurs des conversions, lui sont attribuées. Mathieu meurt en 1659 et fut inhumé dans l’église de la Lande St Siméon.

 

Nous ne connaissons pas d’écrits concernant les actions de Mathieu de la Boderie sur les protestants du bocage (ceux de la RPR, religion prétendue réformée). Malgré tout, nous pouvons imaginer la méfiance et la suspicion que  les uns pouvaient avoir à l’égard des autres( famille, anciens amis, voisins) lors de cette période trouble !

 

En effet, à partir de 1661, Louis XIV détruit pièce par pièce l’édit de Nantes, signé par Henri IV en 1598.

 

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Il interdit progressivement la plupart des professions aux protestants réformés et fait peu à peu démolir leurs temples. En octobre 1685, il ne reste plus qu’une vingtaine de temples réformés encore en service.

 

Le recours à la violence va contraindre les protestants à abjurer. Terrorisés par les atrocités des dragonnades déclenchées à partir de mai 1685 , les protestants se convertissent en masse. Des communiqués triomphants parviennent à la Cour : la France est presque entièrement catholique. Aussi le 18 octobre 1685 Louis XIV signe l’édit de Fontainebleau qui révoque l’édit de Nantes. Cette révocation de l’édit de Nantes aura en France, de nouveau pour conséquence : Des condamnations à mort ou envois aux galères, des conversions forcées. Elle amplifiera l’émigration des protestants français vers les pays européens dits du Refuge (Prusse, Angleterre, Suisse, Pays-Bas) et un affaiblissement économique.

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Malgré tout, quelles que fussent les illusions de louis XIV mourant, le calvinisme, en 1715 n’était pas extirpé. Il conservait, en Basse Normandie surtout à Caen et dans le Bocage, 3 ou 4 milliers d’adhérents. Etant donné le petit nombre, le gouvernement de  louis XV, son successeur, garda espoir de convertir les protestants. Les conversions se font directement ou indirectement via les enfants, en continuant de les enlever pour les mettre dans les écoles « les Nouvelles-Catholiques » de Caen ou de les placer dans des familles catholiques :

 

En 1748, la persécution se déchaîna avec fureur . De nombreuses lettres de cachet signées du roi furent remises aux officiers de la maréchaussée. Les poursuites eurent lieu la nuit. On enfonça, on rompis à grands coups de hache les portes des religionnaires. Cacher son fils ou sa fille, c’était désobéir au roi; les parents qui s’en rendirent coupables subirent une dure prison. Quand aux enfants traînés aux nouvelles-catholiques de Caen et de St Lô, la plupart tombèrent malades et moururent. D’autres s’évadèrent. Ceux qui restaient, firent abjuration, bon gré mal gré. Pour empêcher de se « pervertir », on les transféra dans d’autres couvents, on les mit en apprentissage chez des patrons d’une « orthodoxie vérifiée », on poussa les filles à épouser de bon catholiques ou à prendre le voile.

 

Un épisode plus connu dans le Bocage concerne cette nuit des 24-25 octobre 1748 : Thomas Houet, curé d’Athis, parti de Vire, quitte la ville accompagné de la maréchaussée et de 16 cavaliers. Ils se séparent en trois groupes pour attaquer les maisons protestantes de nuit. Aux portes d’Athis, il fut rejoint par les deux vicaires Verger et Grenier. Au hameau du Rocher habitait Pierre Marchand dit La Fosse, marchand de grenades. (de ce Pierre Marchand est descendue Mme Hardy-Lafosse, tante de M. André Velay, qui sera conseiller général du canton d’Athis). Le curé brise la porte à grands coup de hache. Les archers entrent. Armoires et coffres, tout est exactement fouillé. Un matelas semble plus épais que les autres; on va y introduire une longue baguette de fer… »arrêtez ! » s’écrie la mère. Une petite fille y était cachée. Elle est saisie par les cavaliers. Un domestique réussi à leur reprendre. On sait par la suite qu’on put la faire passer à Jersey.

 

On sait qu’il faudra réellement attendre 1789 « La déclaration des droits de l’hommes et du citoyen », pour que dans son article 10 « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions religieuses ».

La liberté de conscience est alors reconnue.

 

Le Manoir de la Boderie, nous dit La Ferriere Percy, date du XVIe et XVIIe pour les bâtiments.

 

Le manoir de la Boderie, n’étant pas autorisés à la visite, il est demandé de respecter la propriété privée et de ne pas y entrer.

 

Textes essentiellement repris ou inspirés : Les la Boderie, la Ferrière Percy ; l’église réformée, Sophronyme Beaujour ; l’histoire du protestantisme, A Galland; Guy Lefebre de la Boderie, Françoise Mulot; Dictionnaire de la Noblesse, De la Chesnaye-Desbois et Badier; Musée virtuel du protestantisme.