Le château de Saint Sauveur, ne fait pas partie des nombreux « lieux de mémoire » de l’histoire du protestantisme du Bocage. Cependant L’histoire de cette famille « de Grésille« , restée catholique,  ne peut se faire sans la relier à cette autre famille de Sainte Honorine la Chardonne, les Payen de la Poupelière.

 

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Peinture Georges Lefebvre (1861-1912)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La rivalité entre les deux familles seigneuriales au sujet de la suprématie sur la paroisse de Ste Honorine dure depuis plusieurs décennies. On retrouve cette rivalité jusqu’au centre névralgique du village: l’Eglise. En effet, les deux chapelles du transept, celle du nord appartenait à la maison de St Sauveur (de Grésille) et fut construite à ses frais; l’autre au sud, était édifiée par la maison Payen de la Poupelière. On retrouve la clef de voûte de la chapelle sud avec les armes des Payen sur le côté extérieur droit de l’église ainsi que des pierres tombales des de Grésille.

 

C’est en 1514 que Nicolas de Grésille, vicomte de Rouen, s’allie avec noble damoiselle Marie du Chatellier, fille de Germain du Chatellier seigneur du lieu et s’installe à Ste Honorine la Chardonne. Les Payen, famille seigneuriale anciennement établie à Ste Honorine (des mémoires de Jacob de Grésille en 1620 font mention qu’un Payen et un Raoul étaient fondés à prendre partie des dîmes paroissiales, en 1289), ne voient pas d’un bon oeil ces propriétaires de fraîche date.

 

La famille de Grésille, nous explique le comte Hector de la Ferrière-Percy, est donc  établie à St Honorine dès le commencement du XVIe siècle. C’est en 1521 que Marguerin de Grésille meurt empoisonné à Falaise, à l’age de 43 ans où il  occupait plusieurs charges importantes.

Ce décès cause la ruine pour les siens. Il laisse 7 enfants. Un des fils, Jean, renonce à la succession et vend en 1532 la terre de Ste Honorine à Jacques Payen de la Poupelière (père de Guillaume Payen) pour payer les dettes. Les Payen par ce rachat, retrouvent donc leur suprématie sur ce fief !

Nicolas, le dernier des trois frères, fils de Marguerin de Grésille, récupère la terre au nom de sa fille Marie de Grésille (au moyen d’une clameur révocatoire, terme de l’époque) . Les dettes étant  importantes, les biens furent de nouveau saisis. Le  fils de Nicolas , Loys de Grésille, se marie avec une riche héritière et rachète en 1564 la terre de Ste Honorine.

 

Après le siège de la Ville de Vire en 1562,  sur fond de guerre de religion , Guillaume Payen revient sur ses terres de la Poupelière et les vieilles rancœurs réapparaissent. Les deux familles repartent sur différentes péripéties judiciaires. Guillaume Payen accompagné de son beau-frère Antoine de Crux et de plus de 40 hommes en armes, s’emparent du Château et appréhendent Nicolas de Grésille en 1566. « Sa maison mise au pillage, ses meubles, ses papiers, ses titres, trois mille six cent douze livres renfermés dans ses coffres, le blé de ses greniers, tout paru de bonne prise à la Poupelière.  Nicolas de Grésille  est conduit dans les prisons d’Avranches et de Pontorson, où Montgomery était le maître absolu ». Dès 1562, Montgomery avait été chargé  par Louis 1er de Bourbon, prince de Condé, de diriger le « parti Huguenot » de Basse Normandie.

 

Le long conflit se poursuivra ensuite entre ces deux familles Payen, (protestants) et de Grésille, (catholiques).  Le fils de Loys , Jacob de Grésille, sert en qualité de premier gendarme dans la compagnie de Fervaques, et obtient en 1644, en considération de ses loyaux services, l’autorisation de changer son nom de Grésille en celui de St Sauveur, en réunissant le fief de Ste Honorine, la franche vavassorie de St Sauveur, le fief du rocher, celui d’Epinouze, et celui du Coisel, en un seul et plein fief de Haubert, sous le nom de St Sauveur, avec titre de baronnie. Une anecdote connue dans la famille Lefebvre du Bas Hamel, raconte que chaque 1er mai ces mêmes voisins protestants du Bas Hamel devaient apporter une rose à la baronne sur le perron du Château de St Sauveur ».(quelle en était la signification ?). 

 

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Allée de hêtres reliant Le Bas-Hamel à St Sauveur; Peinture Georges Lefebvre (1861-1912)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce fut Jacob de Grésille qui construisit le château actuel de St Sauveur dans le style Louis XIII. Nicolas son plus jeune fils, resté seul héritier, mènera campagne en Hollande, puis en Allemagne et en Italie avant de recevoir du roi Louis XIV, le titre de gentilhomme ordinaire de Sa Majesté et fut souvent appelé à Versaille. En 1877 le domaine est vendu à la famille de Foucault qui le garde près d’un siècle.

 

L’arrivée du protestantisme en France, va bousculer énormément les mentalités et les habitudes acquises depuis des décennies.

 

Les campagnes bocagères avec peu d’échanges vers l’extérieur, hormis commerciaux et d’affaires,  sont organisées autours des différents aristocrates, seigneurs et ecclésiastiques . Les rivalités entre Seigneurs et les mariages de familles aisées pour agrandir les domaines sont monnaies courantes à l’époque.

Le rejet de cette religion qui s’installe rapidement, engendre des blessures profondes dans les campagnes. Dans le cas de ces familles Bas Normandes, on le voit, les tensions anciennes demeurent mais elles vont s’amplifier sur fond de guerres religieuses.

On peut imaginer ce que put être la déception et l’humiliation de ce seigneur local, Guillaume Payen qui perdit la bataille de la Ville de Vire et qui vit ses hommes et les protestants de la ville massacrés par la troupe du duc d’Etampes .

( Théodore de Bèze, parlant des vainqueurs,  écrit qu’ils étaient « acharnés tellement sur ceux de la religion que, non contens de les avoir meurtris, ils fouloient ces pauvres corps aux pieds, les fendoient et leur arrachoient les tripes et boyaux, crians  » si quelqu’un vouloit acheter les tripes d’un huguenot »).

 

 Lorsque Guillaume Payen revient à Ste Honorine la Chardonne, la rancœur et l’envie de reprendre des terres est trop grande pour ne pas se laisser de nouveau emporter contre les de Grésille, fervents catholiques.

 

Les conceptions religieuses différentes, entraînent incompréhensions, conflits et guerres civiles. Des familles se divisent, on le voit dans cette famille locale Lefebvre du Bas Hamel de Berjou et Le Fevre de la Boderie de Ste Honorine.

Des associations familiales se modifient. Les de Grésille, alliés autrefois au seigneur de Vassy de la Forêt-Auvray  par mariage, retrouvent plus tard cette même famille Vassy devenue protestante, accompagner Guillaume Payen pour combattre et mourir à Vire.

De même, le conte de la Ferrière-Percy, nous apprend qu’une Margueritte (Marie ? selon Georges Lefebvre) de St Sauveur se mariera avec Mathieu de la Boderie (famille Lefebvre restée catholique), montrant par la même, que de nouveaux regroupements familiaux se font en tenant compte des choix religieux.

 

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Arme des De Grésille

 

 

 

 

 

 

Ces familles influentes ainsi que les ecclésiastiques sont à cette époque de l’apparition de la réforme, à peu près les seuls instruits du bocage. Des écrits de ces familles, nous parviennent jusqu’à nous mais nous pouvons aisément imaginer que les mêmes situations de conflits familiaux se répercutent parmi les familles plus modestes. Les travaux généalogique de Jacky Delafontenelle, montrent bien que dans notre bocage, après la réforme, les familles protestantes vivent entre elles par choix ou par obligation.

La particularité du bocage, peu vaste géographiquement, presque familial, n’a pas incité à la circulation et à l’éparpillement de toute cette population vers des régions plus lointaines. Bon nombre de descendants de ces premières familles issues de la réforme sont encore présentes dans le bocage et connaissent souvent leur arbre généalogique depuis le 17ieme siècle avec des ramifications entre familles. Mais une analyse historique et sociale montrerait certainement le même type de constat sur les voisins de confession catholique du même lieu !

A l’arrivé des idées de la réforme, cette population rurale, habituée à vivre en vase clos dans ce bocage, autrefois voisine et amie, devient alors méfiante.

 

Les nouveaux convertis à la réforme se retrouvent sans état civil, pourchassés, obligés d’abandonner leurs métiers, de voir leurs enfants enlevés, de déménager, de s’exiler. Il leur est interdit d’être enterrés près de l’église comme leurs voisins, leurs parents (d’où l’enterrement dans les jardins et la création de cimetières dont certains sont encore visibles). Les soubresauts des nombreuses guerres politico-religieuses en France entraîneront bien des déchirures dans notre bocage, bien que les historiens nous disent que des régions voisines du bocage Athisien furent souvent plus meurtrières, comme à Vire ou à Caen.

On peut se demander d’ailleurs, pourquoi une « relative préservation » de cet endroit de Normandie a pu se faire? Est-ce dû à l’environnement et aux relations quasi-familiales ? A part les conflits de certains  seigneurs comme les Payen / de Grésille, y a t-il eu d’autres  personnes influentes ? Qui elles, ont œuvré à plus d’écoute et de compréhension?

 

Il est à noter ici que des échanges œcuméniques  (échanges basés sur le respect des différences) existent depuis longtemps à Athis, Flers, Vire entre ces deux branches du christianisme : le catholicisme et le protestantisme.

Comme un pied de nez à ces histoires anciennes de guerre de religion ?

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Actuellement, une partie du château est classée monument historique.

 

Les éléments protégés :

 

Les façades et toitures ainsi que la terrasse et les deux ponts sur les douves avec leurs balustres : classement par arrêté du 29 décembre 1978 – Le décor peint du grand salon du logis ; l’assiette du jardin avec les éléments bâtis (bassin, murs, portail) et l’avant-cour ; les douves en eau avec les éléments du système hydraulique: inscription par arrêté du 11 septembre 2009

 

Périodes de construction : 16e siècle ; 1er quart 17e siècle

Le château de St Sauveur, n’étant pas autorisé à la visite, il est demandé de respecter la propriété privée et de ne pas y entrer.

 

Textes essentiellement repris ou inspirés : Commune de Ste Honorine, la Ferrière Percy; Le pays Bas-normand N°4 , Jean Grandin; Le pays Bas-Normand N°265-266, Jean Claude Blanchetière