Dans le petit cimetière familial de La Bijude, à Cahan (Orne) repose Pierre Tranquille HUSNOT (1840-1929). Aujourd’hui bien oublié, Husnot a pourtant marqué des générations de botanistes du monde entier par ses travaux, publications et éditions, tout en menant une vie de paysan du Bocage.

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Mr et Mme Husnot

 

Né le 21 avril 1840 à Cahan il appartient à une famille d’agriculteurs protestants aisés de la région d’Athis, dont on retrouve la trace dès le XVIème siècle.

Après avoir fréquenté l’école communale de son village jusqu’à l’âge de 12 ans, il poursuit ses études au collège de Condé sur Noireau.

 

Puis vient l’orientation des études et de la profession future du jeune Pierre Tranquille.

« Lorsque j’eus 15 ou 16 ans, ma mère (veuve depuis peu) me demanda ce que je voulais faire », rappelle Husnot. « Tu feras ce que tu voudras me dit-elle, mais si tu voulais revenir ici, tu es mon seul enfant, je pourrais habiter près de toi et te voir souvent. » 

« Moi qui préférais beaucoup la campagne à la ville, j’acceptai très volontiers, mais à la condition que j’irais dans une école d’agriculture »

Sa mère lui répondit : « Tu iras dans l’école que tu voudras et tout le temps, je serai assez heureuse que tu reviennes ici »

 

Grignon : une solide formation et des rencontres déterminantes.

 

Sur le conseil de Morière (1817-1888), futur professeur à l’Université de Caen, Husnot choisit la prestigieuse Ecole l’Ecole Nationale d’Agriculture de Grignon (Yvelines).

Tout en préparant le difficile examen d’entrée, il développe son goût pour la botanique.

Passionné par cette matière, il exploite à fond les connaissances acquises lors des cours de botanique au collège. Mais, très vite, il veut aller bien au-delà du programme scolaire. Il achète la  Flore de Normandie  de de Brébisson pour « herboriser » sur le terrain et analyser les plantes, tout en s’initiant au langage scientifique et au dessin botanique.

 

En octobre 1858, à 18 ans, âge requis, il intègre enfin l’Ecole Nationale d’Agriculture de Grignon.

Husnot emploie tout son temps libre à herboriser dans le parc et les alentours de l’école :

Le dimanche, il fait des « excursions » dans un rayon d’une vingtaine de kilomètres autour de Grignon : Versailles, Rambouillet, Mantes, Poissy, St Germain en Laye, etc.

Il suit également les herborisations publiques du professeur Adolphe Chatin (1813-1901) médecin et botaniste célèbre de l’époque.

Après l’obtention de son diplôme, il retourne à Cahan, chez sa mère, tout en avouant :

 « Je ne m’occupais guère que de botanique »

 

La bryologie

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La spécialité botanique de Husnot, c’est la Bryologie, autrement dit de l’étude scientifique des mousses, ou « bryophytes » (bryo, mousse et phytos, plante) On estime qu’il existe entre 15000 et 25000 espèces de bryophytes dans le monde. On répartit les bryophytes en 3 lignées :

- les mousses,

- les hépatiques

- les anthocérotes

 

Comme il n’existe pas de formation officielle à la Bryologie, ce sont les amateurs « experts » qui enseignent cette discipline à des « élèves » en organisant des séances d’herborisation sur le terrain. C’est le cas de Husnot, formé par de Brébisson.

Les « amateurs éclairés » passionnés par la Bryologie appartiennent le plus souvent au monde des médecins, pharmaciens, ecclésiastiques, instituteurs, professeurs, propriétaires terriens.

En Normandie, existe aussi une pléiade de botanistes, entre autres : Lenormand, Morière, Corbière, et bien sur, Alphonse de Brébisson. Ce dernier va jouer un rôle important dans la carrière scientifique de Husnot.

 

Ajoutons aussi le rôle important du réseau des sociétés savantes qui favorisent des échanges de plantes, publient les communications de leurs membres et organisent des rencontres d’herborisation. Créée en 1854, la Société botanique de France fédère en quelque sorte une multitude de sociétés locales. En Normandie, la Société Linnéenne de Normandie joue un rôle primordial dans la recherche, la formation et la vulgarisation des Sciences Naturelles.

 

 

Les voyages de Monsieur Husnot

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Mais Husnot ne se contente pas d’être un « botaniste en chambre » : A peine rentré chez sa mère à Cahan, il va entamer une série de voyages scientifiques à travers la France et à l’étranger.

 

Il commence par visiter l’Angleterre en 1862, puis, en 1863, le littoral du Sud Ouest et les Pyrénées occidentales. En 1864, il parcourt le Dauphiné, la Savoie et le Valais. L’année suivante, il retourne en Angleterre, puis visite une partie de l’Allemagne et le Tyrol.

 

En 1866, il va herboriser aux Canaries d’où il rapporte de nombreux végétaux, distribués à son retour aux bryologues de ses connaissances.

Husnot va encore plus loin : il gagne en 1868 la Colombie où il ne séjourne que peu de temps faute de moyens financiers, mais va à la Martinique et la Guadeloupe où il séjourne durant 5 mois. C’est l’occasion pour lui de récolter des centaines de plantes, et même des algues pour le botaniste condéen Lenormand. Ces plantes « exotiques » feront l’objet de publications dans les revues spécialisées.

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Puis, les années suivantes, Husnot herborise en France et en Suisse : Jura et Suisse (1869) ; Auvergne (1870) ; littoral de la Méditerranée et Pyrénées Orientales (1871) ; à nouveau les Pyrénées en 1872 et en 1873. Cette même année, 1873, il visite les départements du Grand Ouest français.

Mais en 1876 : « Je me marie, les voyages sont finis » dit laconiquement Husnot… Effectivement, pendant plus de 50 ans, il ne quittera guère son village de Cahan, sauf pour se rendre à Caen, et, exceptionnellement, à Paris.

En réalité, ses collections de plantes collectées lors de ses voyages ou échangées avec d’autres bryologues vont constituer un fond qu’il va exploiter durant ces années.

 

Aussi, pendant sa longue « retraite » au cœur du Bocage, il va déborder d’une extraordinaire activité en poursuivant ses recherches, correspondant avec les bryologues du monde entier, recevant dans sa maison de la Bijude les scientifiques débutants ou confirmés, rédigeant des ouvrages de référence et créant et administrant une revue spécialisée. Sans oublier, bien sûr, les activités agricoles de son domaine !

 

Des publications scientifiques de référence…

 

Dès 1874 Husnot crée « La revue bryologique » pour rompre l’isolement des bryologues et partager les découvertes. Pendant plus de 50 ans, Husnot dirige cette revue au prix d’une puissance de travail et de volonté extraordinaires. Cette revue devient rapidement le support de publication de nombreux travaux de référence français et étrangers et un organe de communication entre les bryologues. Par la suite, cette publication changera plusieurs fois de titre, mais est toujours éditée. Ainsi se poursuit le travail de mise en relation et d’échanges souhaité par Husnot il y a …140 ans.

 

Mais ce qui surtout a valu à Husnot une renommée internationale, ce sont ses ouvrages sur les bryophytes ou sur les familles de plantes dont la détermination est difficile.

Citons ses principaux ouvrages, remarquons-le, portant des titres en latin, langue utilisée en botanique :

  • Hepaticologia gallica. Flore couronnée par l’Académie des Sciences en 1882.

  • Sphagnolia europea (1882).

  • Muscologia Gallica. couronnée par l’Académie des Sciences en 1894

Dans le même esprit, Husnot publie des livres pour rendre plus aisée l’identification des végétaux dont il est plus difficile de reconnaître l’espèce :

  • Graminées. 1896 / 1899

  • Cypéracées. (1905-1906)

  • Joncées. (1908).

 

Enfin, Husnot publie des flores à caractère régional :

  • Flore analytique et descriptives des mousses du Nord-Ouest, en 1873.

  • Catalogue analytique des Hépatiques du Nord-Ouest, en 1881

  • Catalogue des mousses du Calvados, en 1885

     

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Enfin, autre point à aborder, le financement de la publication de ses ouvrages. En effet, Husnot publie ses ouvrages à compte d’auteur, sans subvention publique, ni souscription. Et ce ne sont pas les prix accordés par l’Académie des Sciences qui peuvent couvrir les frais d’édition et d’impression.

C’est pourquoi il va s’efforcer d’en réduire au maximum les coûts, en s’intéressant de près aux techniques et aux exigences de l’imprimerie, apprenant et pratiquant une nouvelle activité, celle d’illustrateur et de lithographe.

Husnot incite donc les naturalistes à apprendre la lithographie qui permet de mieux maîtriser la qualité de l’illustration et surtout les frais de gravure. Pour cela, il publie en 1900 un livre intitulé : « Le dessin d’histoire naturelle »

 

Un scientifique resté profondément « paysan »

 

Retourné à Cahan après ses voyages d’étude, Husnot vit en quelque sorte une double existence ; celle d’un scientifique mondialement connu et celle d’un paysan du Bocage. Non content d’être un grand savant, il veut être un bon cultivateur.

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Husnot estime que le savant ne doit pas vivre dans sa tour d’ivoire, mais apporter sa contribution au progrès de ses concitoyens, en mettant ses connaissances à leur service.

Sur son domaine, Husnot est un novateur, luttant contre la vieille routine, « la pire plaie », de l’agriculture normande. Il introduit dans le canton d’Athis l’usage des engrais chimiques, utilise des sélections de céréales, cultive la luzerne sur des terres grâce à l’apport d’amendements.

 

En arboriculture, pour les pommiers à cidre et les poiriers à poiré, il dénonce la greffe, préférant multiplier dans ses champs des arbres francs de pied, venus de pépins récoltés sur des sujets sélectionnés. Autant de pratiques qui remettent en cause les méthodes séculaires.

En même temps, Husnot a toujours eu une vocation de vulgarisateur.

Ainsi, à coté des ouvrages scientifiques de très haut niveau, réservé aux spécialistes, il publie plusieurs livres de vulgarisation destinés aux agriculteurs :

« J’ai cultivé ma propriété .Je ne parle que de ce j’ai fait et ce que j’ai vu »

En 1902 il édite : Les prés et les herbages

Déjà, en 1898: il avait publié « Conseils aux cultivateurs par un cultivateur », avec un sous titre : « Agriculture, Impôts, Administration » dans lequel il règle quelques comptes avec le monde politique et les fonctionnaires de son Pays. Et Husnot ne ménage personne !

 

Husnot rebelle…

 

Profondément démocrate, épris d’un idéal de justice, il lutte contre l’égoïsme des opportunistes. Il a une vision très personnelle du « Socialisme » affirmant, entre autres, que « Jésus Christ était  le plus grand socialiste des temps anciens »

Cette forte personnalité a plus d’une fois maille à partir avec les autorités à cause de son caractère très tranché et une méfiance naturelle à leur égard.

« Personne ne m’empêchera de combattre pour la liberté, l’égalité et la justice, pour la diminution des dépenses et une plus juste répartition des impôts. Personne ne m’empêchera de défendre le droit des travailleurs trop souvent opprimés par les riches avec l’appui du gouvernement, à moins que l’on ne me mette en prison!

 

Husnot s’en prend également aux procureurs, aux juges de paix qu’il qualifie d’ « agents électoraux », aux députés et leur clientélisme…

Avec provocation, il affirme : « Je suis maire, quand je ne suis pas révoqué, ce qui m’arrive quelques fois. Les critiques de notre administration me causeront peut être une nouvelle révocation. J’ai l’honneur d’informer M. le Préfet que, s’il lui prend cette fantaisie, ce sera comme d’habitude, je serai réélu et je resterai maire malgré lui »

Effectivement, durant plus de 50 ans, Husnot est élu et réélu maire de Cahan … et révoqué une dizaine de fois! Et par provocation, il signe ses lettres au préfet par cette formule: Husnot, Maire malgré vous !

 

… Et « modeste, serviable, fidèle ».

 

Forte personnalité, indépendant d’esprit et porté sur la provocation, Husnot cultive une réelle modestie. Plusieurs fois lauréat de l’Académie des Sciences, il ne fait rien pour obtenir un siège dans cette prestigieuse assemblée. Il préfère vivre loin du monde savant officiel.

Modeste et discret, Husnot est aussi un homme droit, désintéressé et dévoué.

 

Auguste Chevalier, un de ses amis scientifiques, dira de lui :

« Ce que d’autres avaient fait pour lui, il le fit plus tard pour de jeunes botanistes et, en ce qui me concerne, je n’oublierai jamais ce que lui dois » […] « Il avait en lui-même un grand fond de bonté et de tolérance. Tous les botanistes qui l’ont approché dans leur jeunesse savent avec quel désintéressement, quelle foi dans l’avenir il les encourageait »

Quant à Pierre Allorge, du Muséum il rappelle : « Profondément dévoué à la démocratie, foncièrement bon et tolérant, il était par dessus tout serviable »

On l’aura compris, Husnot est un personnage à la personnalité complexe, inclassable, insaisissable même, alliant célébrité et modestie, autorité et dévouement, rébellion et fidélité.

 

Husnot, protestant ?

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Voilà une question à laquelle il est difficile de répondre et qui mériterait une étude approfondie dans les archives familiales et paroissiales- pour autant qu’elles n’aient pas été détruites – les témoignages et les souvenirs … Car, au sujet de la religion, Husnot demeure très discret.

Nous savons que ses parents sont enterrés dans le petit cimetière familial protestant, à deux pas de leur propriété. Son épouse, née Racine, est protestante.

 

On sait que Husnot, comme beaucoup de protestants, souhaite une séparation des Eglises et de l’Etat. Avant même la Loi de 1905, il désire : l’instruction à l’école, la religion à l’église. Correspondant du journal anticlérical « Le XIXème Siècle », il dénoncera, par la suite, la non application des lois « laïques » dans l’Orne, département alors contrôlé par le clergé et la noblesse locale.

 

Le pasteur d’Athis présidera ses obsèques, ce qui permet de penser qu’on le considère toujours comme protestant. Mais dans l’hommage qu’il lui rend, le pasteur signale que « Le savant, sans adhérer à aucune confession, s’affirmait déiste » ajoutant que « Sa vie active et généreuse constituait un enseignement pour tous »

 

Husnot est vraisemblablement un « protestant libéral », détaché de toute pratique religieuse et de tout dogmatisme, marqué par l’esprit des Lumières et une forme de rationalisme, attachant plus d’importance à la pratique des préceptes de la morale évangélique, qu’à l’affirmation de croyances ou de dogmes.

 

Ce courant du protestantisme est largement partagé au XIXème siècle. Et c’est d’ailleurs en réaction contre ce libéralisme qu’œuvrèrent les mouvements de « Réveil », en particulier les Méthodistes envoyés en « mission » à cette époque dans le Bocage.

 

Et Husnot oublié… A redécouvrir ?

 

Le samedi 25 mai 1929, Husnot, âgé de 89 ans, s’éteint doucement dans sa propriété de La Bijude. Ses obsèques ont lieu le jeudi suivant, l’après midi, en présence d’une foule inhabituelle à Cahan : enfants des écoles, administrés, anciens combattants, notables, représentants de l’Université de Caen, de la Société Linnéenne de Normandie, de la Société Botanique de France et du Muséum d’Histoire Naturelle de Paris.

 

Puis Husnot est inhumé dans le cimetière familial à proximité de la propriété, après les éloges funèbres académiques prononcés par les universitaires et scientifiques, qui vantent la valeur de ses travaux et les qualités humaines du savant et du paysan.

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Ces hommages sont sans doute les derniers rendus à Husnot. Car, reconnaissons-le, depuis 1929, le personnage est complètement tombé dans l’oubli…

Qui se souvient de l’un des fondateurs de la Bryologie ? Du créateur d’une des premières revues spécialisées dans cette discipline? De l’auteur des flores des mousses, des sphaignes et des hépatiques ou des graminées ? Du vulgarisateur tant de la bryologie que de l’agriculture « moderne » ?

Peu de monde !

 

Pour conclure, formons le vœu que ce personnage aux multiples facettes fasse l’objet d’une étude universitaire « pluridisciplinaire ». Compte tenu de la diversité de ses activités et de ses engagements, il y a de quoi occuper une équipe entière pendant un bon moment. Gageons que ce paysan-botaniste, rebelle et fidèle, aura alors encore bien des choses à nous apprendre.

 

Jean GUERIN