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Revoir le documentaire sur France 5 du mardi 25 novembre  :  un médecin pour sauver les femmes

 

 

Le « Dr Miracle » des Congolaises violées honoré par le Parlement européen. | EPA

Le prix Sakharov a été attribué au gynécologue congolais Denis Mukwege pour son travail auprès des victimes des viols et des violences sexuelles dans les conflits armés.

« Depuis quinze ans, je suis témoin d’atrocités de masse commises sur le corps des femmes et contre les femmes et je ne peux pas rester les bras croisés, car notre humanité commune nous invite à prendre soin les uns des autres. »

C’est avec ces mots simples que le gynécologue congolais Denis Mukwege, récompensé mardi par le prix Sakharov, expliquait en décembre 2013 son engagement au service de dizaines de milliers de femmes de son pays, victimes d’une violence indicible et qu’il aide à se reconstruire. 

Agé de 59 ans, le Dr Mukwege aurait pu rester vivre et travailler en France après ses études. Il a fait le choix de retourner dans son pays, la République démocratique du Congo (RDC), et d’y rester aux heures les plus sombres.

Un combat pour la dignité de femmes

Son combat pour la dignité des femmes, premières victimes des conflits qui ravagent l’est de la RDC depuis plus de vingt ans, l’expose au danger. Régulièrement menacé, il a échappé de peu un soir d’octobre 2012, grâce au sacrifice d’un domestique, à une attaque d’hommes armés venus chez lui pour le tuer. 

Le prix Sakharov « pour la liberté de l’esprit » est décerné par les présidents des groupes politiques du Parlement européen à des personnes ou à des organisations qui se battent pour les droits de l’Homme ou la liberté d’expression. Il est doté de 50 000 euros.

Les eurodéputés ont manifesté leur soutien aux deux autres finalistes, le mouvement pro-européen ukrainien Eudo-Maïdan, qui sera associé à la remise du prix à Strasbourg le 26 novembre, et la militante azerbaïdjanaise des droits de l’homme Leyla Yunus, actuellement emprisonnée.

Une bourse pour étudier en France

Né en mars 1955 à Bukavu, dans l’est de ce qui est encore le Congo belge, Denis Mukwege est le troisième fils d’une famille pentecôtiste de neuf enfants. Après des études de médecine au Burundi voisin, il revient dans sa ville natale pour exercer à l’hôpital de Lemera. Là, il découvre et vit au quotidien les souffrances de femmes qui, faute de soins appropriés, souffrent régulièrement de graves lésions génitales après un accouchement.

A la faveur d’une bourse, il part étudier en France pour se spécialiser en gynécologie-obstétrique à Angers. De retour à Lemera en 1989, il y anime le service gynécologique. Lorsque la guerre éclate en 1996 dans l’est du pays, l’hôpital est totalement dévasté.

Sauver des femmes victimes de barbarie

Le médecin vit alors comme un déplacé de guerre, côtoie la misère de ceux qui ont fui les combats. Il décide de fonder un hôpital dans le quartier Panzi, dans le sud de Bukavu, pour soigner les femmes victimes de la barbarie des différents groupes armés qui s’affrontent et saccagent l’est de la RDC, très riche en ressources naturelles, notamment minières. Il en est aujourd’hui le directeur et chirurgien en chef.

« Ma première malade en 1999 avait été violée, puis on lui avait introduit une arme dans l’appareil génital et fait feu, elle avait tout le bassin détruit. Je pensais que c’était l’oeuvre d’un fou mais la même année, j’ai soigné 45 cas semblables », se souvient-il.

Un colosse à la voix douce

L’hôpital de Panzi prend en charge gratuitement chaque année plus de 3500 victimes de violences sexuelles et leur permet de bénéficier d’une chirurgie reconstructive.

Surnommé « Docteur miracle » pour toutes ces femmes à qui son combat obstiné permet de revivre après l’anéantissement et l’humiliation, le médecin est devenu célèbre bien au-delà des frontières de son pays.

Depuis quelques années, ce colosse débordant d’énergie est régulièrement récompensé en Europe et aux Etats-Unis pour son action. Il se sert de sa notoriété pour témoigner d’une voix douce de son empathie pour ses patientes et dénoncer le viol qui, « utilisé comme une arme de guerre, (…) détruit le tissu social, entraîne une perte d’identité collective, détruit toutes les croyances ».

Victime d’un attentat en 2012

Marié et père de cinq enfants, responsable d’une église locale, le Dr Mukwege est un passionné de nature et de marche qui reconnaît « ne pas concevoir la guérison sans la participation de Dieu ».

L’attentat auquel il a échappé en 2012 l’a fait redoubler d’ardeur. Après s’être réfugié avec sa famille en Suède puis en Belgique, il rentre en janvier 2013 à Bukavu où des milliers de personnes l’accueillent chaleureusement. Il déclare alors être rentré pour dire « non à la violence sexuelle, non à la guerre ».

Depuis le début de l’année, il a lancé un mouvement féministe masculin, V-Men Congo, et appelé à une « mobilisation générale » contre un nouveau fléau : les viols d’enfants et de bébés. 

 

Ouest France, 21 octobre 2014

 

 

Pour aller plus loin sur ce sujet , je vous invite à lire l’article suivant, écrit par notre pasteur Eric Trocmé 

 

 

« Si je craque, elles craquent »

 

A Bukavu, à l’Est du Congo, les 400 lits de l’hôpital de Panzi accueillent pour la plupart une population meurtrie : celle des femmes systématiquement violées. Un crime longtemps passé sous silence.

 

Sarah, 16 ans, tee shirt rouge vif barré d’un «pool team » tout de blanc, sourit à l’objectif. Quelques instants auparavant, Sarah pleurait de devoir supporter plusieurs jours encore la sonde qui lui fait mal. A ses côtés, dans cette salle commune d’une quarantaine de lits, une femme d’une trentaine d’années la couve d’un regard empreint de sérieux et d’attention. « La première semaine, lorsque je suis arrivée, se remémore ce jeune médecin, je n’ai pas arrêtée de pleurer, tant les situations rencontrées étaient dramatiques. Aujourd’hui, reconnaît-elle, je me suis endurcie pour pouvoir accomplir mon travail : je me dois de ne pas craquer pour être aux côtés de toutes ces victimes. Si je craque, elles craquent ». Sarah, comme tant d’autres, a en effet été violée il y a quelques semaines par un rebelle, dans un champ près d’Uvira, à l’Est de la République Démocratique du Congo. Depuis, elle a été transférée à Bukavu, à l’hôpital de Panzi, fondée en 1999 par l’Eglise (protestante) du Christ au Congo. Elle y a été opérée, soignée, mais elle reste sans nouvelle de sa famille, de ses 6 frères et sœurs, partageant son quotidien avec d’autres jeunes filles et femmes calfeutrées, les yeux tristes, sous les couvertures immaculées. Entre de bonnes mains, mais rejetée. La honte.

 

Non à la violence

« A l’hôpital de Panzi, nous recevons chaque année entre 3 et 4000 femmes violées et, sur plus de 800 opérations annuelles, nous pratiquons près de 300 opérations pour soigner des fistules dues à des violences sexuelles », confie amèrement le docteur Denis Mukwege Mukengere. Ce gynécologue obstétricien à la carrure imposante et dont la poche de revers porte un écusson sur lequel se détache « Stop raping our greatest resource, power to women and girls of Democratic Republic of Congo », est également pasteur de l’Eglise du Christ au Congo. En 2008, il a reçu le prix de droits de l’homme décerné par les Nations Unies et a été désigné « Homme africain de l’année 2008 » par le Daily Trust. « Les viols systématiques ont débuté lors de la première guerre en 1996, explique-t-il. Ils ont été le fait de tous les groupes armés. Nous avons crié durant plusieurs années avec le sentiment que le monde ne voyait rien, n’entendait rien, alors que quotidiennement nous étions confrontés à des histoires très dures et que nous découvrions que la pire des morts est la mort dans l’indifférence. Depuis, heureusement, à force d’alerter le monde entier, le cri de ces femmes a été écouté ».

La population est maintenant sensibilisée à la question. Des affiches et des panneaux placardés ça et là le rappellent : « La vie est sacrée, le viol est un crime, la promotion de la dignité humaine : notre cheval de bataille », « Non à la violence, oui à la protection des droits ». Reste qu’il est difficile de mesurer l’ampleur du phénomène, son amplitude ou sa stagnation. Plusieurs groupes armés infestent toujours le Kivu, dont les Interhamwe du Front de libération du Rwanda, milices paramilitaires hutus considérées comme les responsables du génocide de 1994, ainsi que les rebelles du Congrès national pour la défense du peuple, menés jusqu’à son arrestation en janvier dernier par le général rebelle tutsi Laurent Nkunda. Sans oublier toutes ces personnes qui, ni rebelles ni militaires, ont pu se procurer sans difficulté une des nombreuses armes en circulation sans contrôle, les militaires congolais eux-mêmes, ou les milices Maï-Maï progouvernementales. Les exactions commises ont conduit les populations à venir se réfugier en ville, les villageois à délaisser une bonne partie des champs en raison de l’insécurité. Avec comme conséquences l’augmentation spectaculaire du prix des denrées alimentaires et leur raréfaction. Et pour certains, gangrène d’une société congolaise marquée par des années de violence, la banalisation du viol comme la manière normale de posséder une femme comme l’on possède un bien. Les gigantesques affiches placardées sur l’une des places de Bukavu, avertissent sans détour : « Un vrai garçon ne forcerait jamais une fille à faire l’amour. Un vrai garçon attend. Le sida ne passera pas par moi … ».

 

Non au rejet

A une centaine de kilomètres plus au Sud, dans le petit village de Kiliba, la responsable du Centre éducatif de développement féminin de l’Eglise du Christ au Congo, se désole : « il y a eu trop de femmes violées à Kiliba, plus de 300 ». Une association norvégienne l’a formée à affronter ce traumatisme, ainsi que les membres du Centre. « Le silence est de rigueur en raison des tabous qui entourent la sexualité au Congo, constate-t-elle. Alors, nous repérons les victimes à leur comportement : elles sont trop tristes, elles ne vont plus travailler, elles ne se joignent plus aux autres femmes, elles s’isolent, elles ne mangent plus. Toute mon action va alors consister à aller les trouver seule à seule, à faire en sorte de les ouvrir, de les faire sortir de leur honte ». L’Eglise, de son côté, a mis à disposition un domaine de 10 ha sur lequel les femmes qui reprennent goût à la vie se retrouvent pour se soutenir, travailler ensemble et repartir avec les fruits de leur récolte. Mais le travail de reconstruction n’est pas fini : il s’agit également de convaincre les maris de ne pas répudier leurs femmes, de recoudre le tissu familial ou d’orienter vers un centre de santé.

« Beaucoup de femmes nous sont envoyées par des associations, explique ainsi l’un des médecins de l’hôpital de Panzi, une dizaine par jour ». Suivant les traumatismes, elles sont reçues par une assistante sociale, un psychologue ou un psychiatre, et, en cas de lésions graves, opérées. Certaines associations possèdent des kits pour les viols de moins de 72 heures avec la pilule du lendemain, des antirétroviraux et des antibiotiques, mais les zones restent nombreuses où il est encore impossible d’aller. Qui saura ainsi le nombre de femmes mortes dans les montagnes et les forêts ? « Depuis l’ouverture de l’hôpital, nous en avons reçu près de 25 000, mais ce nombre ne représente vraisemblablement qu’une toute partie des victimes effectives depuis 15 ans » énonce sobrement le médecin. « La proportion de mineures, poursuit, indigné, le docteur Denis Mukwege Bukengere, est de 12 à 15%. C’est là qu’il y a le plus de dégâts, ces jeunes filles sont souvent incurables, elles sont condamnées à vivre avec leur handicap ». La chirurgie obstétrique ne pouvant tout réparer, il est en train de compléter sa formation avec l’aide d’un urologue canadien, tout en formant de son côté d’autres chirurgiens obstétriciens. Mais les besoins restent immenses : « si l’on peut remédier aux blessures physiques, les blessures psychologiques ne se guérissent pas en un mois et malgré une politique volontaire de recrutement et de formation, nous manquons cruellement de psychologues et d’accompagnants ». Et ce d’autant plus que l’impunité demeure quasi générale. La loi prévoit bien 20 années de prison pour les agresseurs, mais les condamnations restent l’exception, les arrangements à l’amiable freinent ou arrêtent beaucoup de procédures, surtout, les menaces dissuadent. Et si les femmes continuent de s’interroger : « pourquoi moi ? », une autre question les taraude : « pourquoi les agresseurs restent-ils en liberté ? »

Quant aux enfants issus des viols, « nous ne pratiquons pas l’avortement à Panzi, il n’y a pas de loi pour cela en République Démocratique du Congo, de plus, ajoute la jeune femme médecin de Panzi, nous sommes chrétiens ». Les femmes enceintes sont ainsi gardées jusqu’à l’accouchement. Après, les assistantes sociales interviennent, mais les difficultés s’amoncèlent : l’enfant est traité de « rwandais », une insulte grave, la femme est souvent répudiée, « tu as le sida » et le rejet est fort. « Beaucoup de ces enfants ne sont pas acceptés, constate, impuissante, la responsable du Centre éducatif de développement de Kiliba, ils deviennent enfants des rues. Nous essayons de nous en occuper, mais les moyens sont limités … ».

 

Oui à la vie

Ce matin-là, comme chaque matin, le culte de Panzi rassemble une nuée de femmes et de membres du personnel. Tenues chatoyantes, Parole entendue, espérance en Dieu. Ce matin-là, émergeant de la longue cohorte des femmes en attente de consultation, assises par terre ou sur les rebords d’un muret, une se lève à l’arrivée du docteur Mukweke Mukengere. L’usage du swahili ne permet pas de comprendre, mais le ton, le sourire et le regard sont éloquents, la main du docteur et la sienne se tapent en un geste de profonde affection. « Elle est guérie, tout fonctionne à nouveau : ce sont ces moments-là qui me permettent de continuer » confesse avec émotion le docteur-pasteur. Ce matin-là, il fulmine contre la passivité de l’Europe, de la France en particulier, rappelle la place centrale des Etats-Unis dans la région : « il faut faire pression pour que le gouvernement congolais se dote d’une véritable armée qui garantisse la sécurité de tout le territoire, rassembler autour d’une table tous les protagonistes ». Quelques jours après, le dimanche, la foule réunie dans l’église, parmi laquelle beaucoup de femmes meurtries, chante et loue, en une communion intense de proximité, de ferveur, de vigueur et d’allégresse, un cantique de délivrance et de Réveil qui traverse les continents : « la foi renverse devant nous les plus fortes murailles ».

 

Eric Trocmé

 

Cet article est issu de quinze jours passés en mars 2009 dans le Kivu, à l’Est de la République démocratique du Congo. Accompagné d’une journaliste, Linda Caille, du journal Mission, j’ai suivi le pasteur congolais Majagira Bulangalire, tout à la fois pasteur ERF à Cambrai, président de la Communauté des Eglises africaines en France, pasteur de l’Eglise du Christ au Congo à Kiliba, créateur de l’Université évangélique d’Afrique à Bukavu, ainsi que de deux cliniques. Les objectifs de ce déplacement consistaient à resserrer des liens ecclésiaux entre Kiliba et la région ERF Nord-Normandie, à rapporter des images de ce petit village et de son centre hospitalier dans lequel se rendent depuis 2000 des missions médicales et pastorales régulières émanant de la Haute-Normandie, à effectuer plusieurs reportages sur des sujets divers qui ont occasionné différentes rencontres à Uvira, Bukavu et Goma (qui paraîtront dans Mission et dans la presse régionale protestante).

 

 

Quelques repères

 

Etroitement liée à la question des réfugiés, une spirale de la haine s’est instaurée depuis quatre décennies entre hutus et tutsis. Si le point d’orgue en a été le génocide rwandais de 1994, deux guerres (1996 et 1998) ont suivi, très meurtrières. Le déploiement de la MONUC (Mission de l’ONU au Congo) en 2000 n’a cependant pas empêché le commandant rebelle, Laurent Nkunda, de reprendre les armes contre le gouvernement en 2007 dans le Kivu, jusqu’à son arrestation en janvier dernier, au terme d’une opération conduite par les forces congolaises et rwandaises. Les élections législatives de 2006 ont connu une forte participation (80%), les élections des maires et autres élus de proximité devraient renforcer le processus démocratique.

On estime qu’entre 1996 et aujourd’hui, les guerres en République Démocratique du Congo ont occasionné 4 millions de morts, sans compter les victimes collatérales dues aux exodes, aux maladies ou à la famine, et provoqué l’exil de 2 millions de personnes.

Parmi les raisons de l’instabilité du Kivu, la présence du coltan (la RDC, tout particulièrement le Kivu, possède 80 % des réserves mondiales), un conducteur électrique extrêmement résistant à la chaleur, utilisé de ce fait pour les portables, les ordinateurs, les missiles, les satellites, les pacemakers et les consoles de jeu. Exploité dans des conditions dantesques, le minerai transite, sans qu’aucune taxe ne soit versée, vers le Rwanda, l’Europe, le Kazakhstan ou l’Asie. Le Kivu est également riche en or, en cassitérite, en cobalt, en diamants et en uranium. C’est dire combien toutes ces richesses attirent les convoitises. En arrière-plan des conflits qui remplissent les cimetières de la région et manipulent les groupes rebelles, les Etats-Unis, les multinationales, la Chine et les consommateurs occidentaux.