Maximilien VOX… Qui connaît aujourd’hui ce personnage au curieux pseudonyme évoquant des salles de cinéma des années 30… Peu de monde assurément…

 

Maximilien_Vox

 

 

Et, pourtant ce fut un dessinateur, graveur, illustrateur, éditeur, journaliste, critique d’art, théoricien de la typographie de renommée internationale, dont l’autorité s’exerça sur le monde de l’édition et de l’imprimerie durant un demi-siècle….
« Naturellement, je ne m’appelle pas Maximilien VOX » 

 

Qui se cache donc derrière ce pseudonyme? Un « Monod ». Plus précisément : Samuel William Théodore Monod, né le 16 décembre 1894 à Condé-sur-Noireau, fils du pasteur Wilfred Monod, frère de théologiens, médecins, scientifiques et artistes, dont deux prix Nobel !

 

Pourquoi avoir changé de nom ? M. Vox répond : «Le nom de famille sous lequel je naquis était par lui-même trop connu, trop répandu aussi pour ne pas m’imposer de m’en fabriquer un autre; j’ai d’ailleurs absolument oublié ce qui m’a fait choisir celui de Vox.»

 

En réalité, sa famille joue aussi un rôle dans l’abandon de son patronyme : « La dynastie pastorale et universitaire des Monod avait jugé prudent, dès mes débuts dans les arts, de m’astreindre à user d’un pseudonyme qui est devenu mon nom véritable »

 

Un dessinateur et caricaturiste précoce…

 

Ainsi, très tôt, Samuel Monod manifeste des talents de dessinateur. « Il commit son premier dessin à l’âge de 18 mois -dit-il en parlant à la 3ème personne- il vendit le premier à l’âge de dix-huit ans à L’Humanité de Jean Jaurès, commençant ainsi sa carrière d’humoriste que certains prétendent qu’il n’a jamais tout à fait abandonnée ». Il s’agit d’un dessin antimilitariste, « ce qui prouve, poursuit l’auteur, le peu d’influence de l’artiste sur l’événement. » Par ailleurs, durant son enfance il confectionne des livres pour toutes les occasions, anniversaires et fêtes, illustrés de sortes de bandes dessinées. Il publie des dessins humoristiques dans L’Humanité, Floréal (annales des Jeunesses Laïques de France), La Guerre Sociale. Les Droits de l’Homme.

 

En 1917, il épouse Liane Poulain à Varengeville, et le couple va s’établir à la Côte d’Azur, d’abord à Grasse, puis à Magagnosc, où naîtront ses cinq fils entre 1920 et 1930. . Avec beaucoup de naïveté, il croit qu’il pourra faire vivre sa famille par ses gravures sur bois qui constituent sa principale activité dans les années qui suivent son mariage. Il produit des œuvres de qualité, notamment les illustrations des ouvrages qu’il publie dans sa collection intitulée « Jardin de Candide ».

 

Maximilien Vox et l’édition parisienne.

 

Malgré son indéniable talent et l’appui de son épouse, il doit se rendre à l’évidence: il lui est impossible de vivre de son art. Il va alors à Paris pour travailler chez de grands éditeurs tels Plon où il occupe la direction artistique de « Horizons de France », et surtout Bernard Grasset, pour lequel il témoignera toujours une grande admiration

 

Chez ses employeurs, la principale fonction de Maximilien Vox est de rénover la typographie du livre, en commençant par les couvertures. Il réalise ainsi 80 couvertures pour Grasset, les fameux « Cahiers verts » à la présentation et la typographie originales pour l’époque. Ce qui lui vaut en 1926 le prix Blumenthal décerné tous les quatre ans par la « Fondation Américaine pour l’Art et la Pensée Française » à de jeunes artistes.

 

Sur un plan plus « matériel », le montant de ce prix (20 000 francs) vient apporter un peu d’aisance à sa famille, dont la situation financière reste précaire à cause des entreprises un peu hasardeuses de Maximilien Vox ! Voulant voler de ses propres ailes, il avait créé successivement un « Service Typographique » et un « Service Publications » produisant de beaux ouvrages au succès malheureusement limité, insuffisant pour faire vivre sa famille.

 

A partir de cette époque, Vox va entamer une carrière aux multiples facettes dans le secteur du livre dans lequel il investit tous les domaines : illustration et gravure, graphisme, écriture, traduction, édition, typographie. Son œuvre est foisonnante et multiple.

 

 

L’illustrateur et graveur…

 

On ne compte plus les ouvrages illustrés par Maximilien Vox. Il dessine lettrines, départs et culs-de-lampe, représentant l’histoire de l’imprimerie de A à Z, pour l’édition du Larousse du XXe siècle (1927). Il illustre plusieurs grands livres comme les « Trois mousquetaires » chez Larousse, un « Molière » (1928) et un « Beaumarchais » (1932) complets à l’Union Latine d’Editions dirigée par Maurice Robert qui deviendra un ami et un soutien fidèle.

 

Il illustre également des ouvrages très divers  de Kipling à… La Varende. Par ailleurs, les Galeries Lafayette, le Printemps, Hermès lui confient la réalisation de somptueux catalogues entre 1935 et 1937.

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Le graphiste…

 

En 1926, il dessine le célèbre logo de la collection de romans policiers « Le Masque ». Associant un masque noir et une plume d’écritoire, ce logo figure toujours sur chaque roman. Plus de 2500 titres seront publiés.

Maximilien Vox est aussi le créateur, en 1938, du fameux logo de la SNCF naissante dont il harmonisera graphiquement la totalité des documents.

 

Maximilien Vox, éditeur et directeur de revues…

 

Pendant l’Occupation, l’édition souffre de toutes les pénuries et en particulier du manque de papier. Vox se fait alors éditeur d’art, ce qui reste possible puisque, dans cette spécialité, les tirages étaient très limités.

 

En septembre 1944, il est nommé président de la Commission d’épuration des Arts et Industries Graphiques, et devient, jusqu’en en 1947, administrateur des éditions Denoël. Durant cette période, il édite « L’homme foudroyé » et « La main coupée », de Cendrars, et « Tropique du Cancer » d’Arthur Miller,

 

Pour l’Union bibliophile de France, il édite une série de 20 livres, dont les trois premiers volumes sont parus en 1944 et les 17 autres en 1945. C’est la collection « Brins de plume » qui propose des œuvres « classiques » publiés dans des ouvrages de qualité : Balzac, Baudelaire, Mérimée, Poe, Rivarol, Stendhal, etc. et la « Collection Vox » série plus populaire.

 

Homme de Lettres…

 

Grand amateur et connaisseur du personnage de Napoléon Ier, Maximilien Vox présente et annote en 1943 la « Correspondance de Napoléon, six cents lettres de travail (1806-1810 ») et écrit le premier « Napoléon » publié, en 1959, dans la collection « Microcosme-Le temps qui court », aux éditions du Seuil, ouvrage réédité à plusieurs reprises.

 

Enfin, Vox, qui a une fine connaissance de la langue anglaise, se lance dans la traduction littéraire. Il traduit de l’anglais plusieurs livres majeurs d’Hilaire Belloc et de Gilbert Keith Chesterton, (« L’homme éternel » (1927) et « St Thomas d’Aquin » (1935)), 2 auteurs catholiques avec lesquels Vox se sent en communion spirituelle après sa conversion au catholicisme en 1926, sous l’influence de Jacques Maritain. C’est aussi pour lui une manière de manifester son attachement à l’Angleterre et aux Anglais, à leur culture, et surtout à leur contribution à l’art de la typographie, de l’imprimerie et de l’édition.

 

« Le premier typographe de France » (Pierre Lazareff)

 

C’est en illustrant des œuvres célèbres, telle l’édition des œuvres complètes de Molière (1928) qu’il prend contact avec le monde typographique. La typographie devient pour lui une véritable passion : il en sera le théoricien, le défenseur et le promoteur.

 

Maximilien Vox dirige et compose les « Divertissements typographiques » de 1928 à 1935, diffusés gratuitement par auprès des imprimeurs pour promouvoir les caractères de la fonderie Deberny & Peignot.

 

À partir de ce moment, il accentue son penchant pour la typographie d’art, étudie les proportions de nouvelles lettres pour les frontispices, mais aussi la mise en pages. Il donne une impulsion au récent métier de maquettiste en édition. Loin de repousser les inventions nouvelles, il se rallie à ces dernières et devient un farouche partisan de la fondeuse Monotype, dont il pense qu’elle doit permettre un renouvellement de l’art typographique, car elle associe le caractère mobile traditionnel et la machine.

 

Il enseigne alors à l’Ecole du Louvre, à l’Ecole des Beaux Arts et à la New York University.

 

Après la Libération, il se consacre essentiellement à la typographie. Il expose ses théories esthétiques et techniques  à travers de multiples publications, ouvrages et revues : « Pour une nouvelle classification des caractères » (1954) ; « Petit testament d’un typographe » (1961) ; « Faisons le point : cent alphabets de base pour servir à l’étude de la typographie du demi-siècle » (1963) Et, en 1949, il crée la revue professionnelle « Caractère » qu’il dirige jusqu’en 1964. Les 16 numéros hors série de Noël, publiés par la revue, sont des chefs d’œuvre de mise en pages, de typographie soignée, et d’illustrations de qualité, œuvres des grands artistes des années 50-60.

 

La « Classification Vox – ATypI »

 

Maximilien Vox demeure connu dans le monde de la typographie par son modèle pédagogique de reconnaissance et d’identification des caractères et des lettres qui reste actuellement toujours l’unique agréé par l’Association Typographique Mondiale (ATypI).

 

Comme le dit Maximilien Vox lui-même : «Chacune de ces familles correspond à la fois à un style graphique, à un moment de l’histoire, à un fait intellectuel».

 

Le « chancelier de Lure »

 

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Photo ci-dessus : Lucien Jacques, Maximilien Vox, Jean Garcia, Jean Giono (Photographie © R. Ranc, 1952)

 

 

 

En 1952, avec Jean Giono et quelques amis, il fonde à Lurs (Alpes de Haute Provence) un centre de rencontres «les Rencontres mondiales de Lure», où se réunissent tous les ans les spécialistes du monde entier de la lettre, de l’imprimerie et du livre. Le nom de « Lure » vient de celui de la montagne qui fait face au village de « Lurs ». Petit jeu de mots Lurs / Lure !

C’est Giono qui fait découvrir Lurs à Vox. Ce dernier va tomber immédiatement amoureux de Lurs. Il y achète diverses maisons plus ou moins délabrées et contribue, en les restaurant, à la renaissance de ce village. Il finit par s’installer à l’entrée du village, dans une pittoresque demeure qu’il appelle « La Monodière » (et non, comme le fait remarquer son fils Sylvère, « La Voxerie ») et où il vivra de 1950 à 1974.

Il y transporte sa bibliothèque : 20000 volumes, dont 1500 consacrés à Napoléon Bonaparte, une autre partie constituée d’envois dédicacés des grands auteurs du XXe siècle, une 3ème partie rassemblant tous les ouvrages de typographie, les revues, les couvertures, les réalisations graphiques de Vox.

C’est à Lurs qu’il crée, avec Jean Garcia (typographes) et Robert Ranc (directeur de l’École Estienne) des rencontres pour promouvoir la culture graphique. « L’Association des Compagnons de Lure va devenir les « Rencontres Internationales de Lure ». Les Compagnons de Lure souscrivent au serment rédigé par Maximilien Vox en 1953 : « Par le verbe incarné, par l’Alpha et par l’Oméga, par la montagne de Lure, je fais vœu de mépriser le lucre, de renoncer à la gloriole, et de servir l’esprit. »

Au cours de cette période, les « Rencontres » ont accueilli Ionesco, Henry Laborit, Georges Mathieu, Savignac, Marcel Jacno, Vasarely, Pierre Étaix, et bien d’autres.

Tenues d’abord chez Vox, elles occupent ensuite la « Chancellerie ». Il s’agit de sessions annuelles d’études sur l’imprimerie. En fait, un carrefour, un lieu ouvert à l’échange, à la communication et cela en dehors de toute pression commerciale.

Maximilien Vox aujourd’hui…

Comme le rappelle un de ses fils, Sylvère Monod *,

« On aimerait ne rien oublier de ce que Maximilien Vox a été et de ce qu’il a fait au cours de sa vie. Mais il faut désespérer de tout dire, car la tâche est impossible. […]La simple énumération des métiers qu’il a exercés demande un peu de souffle.
Malheureusement, reconnaissons-le, rares sont les lieux, les publications, les hommages qui perpétuent sa mémoire : une rue et une zone industrielle à Condé sur Noireau, sa ville natale ; un lycée professionnel du Livre et des Arts graphiques, à Paris ; un monument, intégré dans un « parcours ludique et pédagogique » à Lurs, pour « découvrir la culture graphique » ; un « Dossier Vox » publié dans l’année qui suivit sa mort et dernièrement, l’émission d’un timbre poste à son effigie.

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Bien peu de choses au regard de l’œuvre foisonnante et multiple de Vox dans le domaine des Arts graphiques. Même dans les milieux du Livre, l’œuvre de Vox, ses exigences, son idéal, sont bien oubliés…

Mais cette œuvre mériterait pourtant d’être redécouverte compte tenu de sa richesse, de sa diversité, de sa qualité esthétique et de l’empreinte qu’elle a laissée…

 

Peut-être qu’un jour, tomberez-vous par hasard, chez un bouquiniste ou chez un libraire -un « vrai »- sur un livre portant la mention de « Vox »…
Vous vous souviendrez alors du «Chancelier de Lure», ce « Monod méconnu » qui a œuvré avec tant de force, d’imagination, et d’exigence pour le monde du Livre et pour la reconnaissance des « arts graphiques » comme un Art à part entière.
Jean GUERIN