Textes bibliques : 1 Jean 1/1-5

Actes 2/37-41, 4/32-35

 

Les récits des Actes des Apôtres que nous venons d’entendre sont par excellence de nature à provoquer un intense sentiment de culpabilité (« nous sommes si loin de vivre ce type de vie communautaire »), ou de nostalgie (« comme c’était bien, autrefois, à l’époque apostolique, où, croyons-nous, il n’y avait qu’une seule Eglise soudée, unie, attirante, enclin au partage, fidèle »).

 

A vrai dire, cette Eglise, à nos yeux idéale, n’a très certainement jamais existé. Même si l’action du Saint-Esprit telle que nous le relatent les Actes des Apôtres permet bien heureusement de découvrir que les diverses tensions entraînent au cout du compte la diffusion de l’Evangile, il est aisé de constater que cette première Eglise est très vite traversée de tensions, de difficultés, d’hypocrisies, de jalousies. La suite du second petit sommaire que nous venons de lire nous le confirme avec les histoires d’Ananias et de Saphira qui lézardent la belle unanimité la belle unanimité dans le partage des biens en en gardant une partie après avoir vendu leur propriété, puis avec les dissensions qui vont surgir entre les différents courants, les chrétiens d’origine grecque et les chrétiens d’origine juive, au moment du partage de la nourriture, et par la suite les oppositions très fortes entre Pierre et Paul.

 

Pourquoi donc un portrait aussi idyllique ?

Pourquoi cette présentation enthousiasmante ?

Pourquoi ce petit sommaire ?

 

Pour ne pas nous enfermer dans la récitation de nos insuffisances ou nous faire soupirer après un passé révolu, mais pour continuer à nous mettre en marche en nous présentant un horizon, un objectif.

Sachant que cette communauté idéale restera comme une perspective qui ne sera jamais parfaitement réalisée. Elle ne pourra intervenir que sous la forme d’un don de Dieu.

Mais elle est ce qui doit nous attirer, nous aimanter, pas après pas.

 

Quelques éléments pour cette marche.

 

Tout d’abord cette notation : « Tous s’appliquaient fidèlement à écouter l’enseignement des apôtres ». Ce qui peut paraître bizarre. Ne s’attendrait-on pas plutôt à lire « Tous s’appliquaient fidèlement à écouter l’enseignement du Christ ».

Tout le malheur de l’Eglise, des Eglises ne viendrait-il pas de là ?

De la transmission d’un doctrine et non du message du Christ ?

 

Il est vrai que la doctrine des apôtres a pu devenir un échafaudage de règles étouffantes, de dogmes prisons. Le message de l’Eglise peut être perçu ainsi et apparaître en conséquence particulièrement rédhibitoire. Un catalogue de jugements, d’obligations, d’interdictions.

Inversement, on peut se rendre compte de ce que peuvent donner les tentatives de revenir à ce qui serait considéré comme le « pur évangile », toutes ces volontés de découvrir et de contenir le vrai visage de Jésus. Il n’y a pas si longtemps, nous avons eu droit au Jésus premier hippie, au Jésus premier révolutionnaire, des écrits circulent actuellement tendant à affirmer que Jésus était en fait un zélote adepte de la violence, d’autres qu’il était marié. Ces tentatives nous amusent, nous indisposent, nous séduisent, nous choquent, elles peuvent à l’occasion enrichir notre approche de la figure de Jésus, ou la corriger. Il convient en tous les cas de ne jamais prétendre refuser toute dénomination, catholique, protestante, orthodoxe, anglicane pour se présenter comme pur chrétien, ce qui souvent ne cache en fait qu’une fermeture à tout débat, à toute discussion.

 

Le fait qu’il ne soit pas fait mention de l’enseignement du Christ correspond à une humilité. Si les apôtres entendaient témoigner de ce que le Christ avait fait et dit et donc de l’enseignement de Jésus, ils ont eu l’humilité de comprendre que cet enseignement était toujours plus que ce qu’ils pourraient en dire.

En même temps, ils ont été conscients que leur longue intimité avec le Christ leur imposait le devoir de mettre par écrit son enseignement pour que justement l’on ne fasse pas dire à Jésus n’importe quoi.

Et cela a donné naissance au Nouveau Testament, aux évangiles, aux épîtres, à cette sorte de porte étroite qui nous conduit au Christ.

Et c’est pourquoi il nous faut continuer à partager, à propager la lecture de la Bible, à approfondir ensemble la Parole de vie que le Saint-Esprit en fait jaillir.

 

Cela signifie aussi être attentif à la réflexion théologique. Des accords existent, d’autres se peaufinent, ils entraînent des conséquences. Ainsi, à la suite de la concorde de Leuenberg les Eglises réformées et luthériennes de France sont-elles devenues en 2013 l’Eglise protestante unie de France, communion luthérienne et réformée. Même si cela n’a pas beaucoup changé notre quotidien, dans les faits, un événement historique. Il faut certes le reconnaître, les textes d’accords théologiques ne sont pas forcément d’un abord facile, il n’empêche : ils jalonnent notre marche œcuménique et sont tout aussi importants que notre vie « à la base ».

 

Second point : « Ils étaient estimés de tout le peuple ».

Là aussi, cela peut nous paraître un peu bizarre, car nous aurions parfois tendance à penser qu’une petite dose d’hostilité, je ne parle pas de persécution, ne fait pas de mal, histoire de montrer que nous chrétiens, sommes du monde sans être de ce monde et que nous avons à le manifester par des positions bien précises, bien nettes, bien tranchées qui ne font pas forcément que des heureux. .

« Ne vous conformez pas au monde présent » exprimait effectivement l’apôtre Paul aux premiers chrétiens, mais appelés par l’Evangile à être autres au sein d’une société greco-romaine, en considérant les esclaves non comme des choses, mais comme des êtres humains, les femmes non comme des inférieures, mais comme vivant avec leur mari sous un même amour et une même dignité, les murs de séparation comme devant être démolis.

Les premiers chrétiens « obtenaient la faveur du peuple tout entier », c’est-à-dire que par leur manière d’être, par leurs actions, ils révélaient leurs convictions et montraient qu’ils étaient utiles pour ce peuple. Le dynamisme de l’Eglise était là qui posait différents signes.

 

Ce que nous vivons aujourd’hui dans notre vie oecuménique aurait été inimaginable il y a deux générations. A l’heure actuelle, on ne comprendrait pas que cela ne puisse pas être. Même si des différences subsistent, peuvent même être séparatrices, justifier qu’on les défende avec conviction, elles ne peuvent justifier qu’on en vienne à la haine ou au rejet de l’autre. Notre marche commune nous a fait découvrir que la conviction s’accompagnait de la tolérance, parce qu’elle prenait en compte l’autre, le dialogue et le doute. Tandis que l’intolérance naît de la peur, de la méconnaissance, de l’absence de débat.

Voilà un témoignage important que nous pouvons, devons donner à la société qui nous entoure. Celui de témoigner ensemble. Car en définitive, c’est cela que les gens attendent. Les rivalités, les intolérances réciproques ont scandalisé tant de personnes que notre message d’amour a perdu de sa crédibilité. « Commencez par faire la paix entre vous ».

Il faut entendre cela, car le rôle de l’Eglise, des Eglises n’est pas d’annoncer le protestantisme ou le catholicisme, mais Jésus-Christ crucifié, ressuscité. Et ce qui compte, c’est qu’il n’y ait rien qui empêche ce message d’être entendu. La croix du Christ est déjà suffisamment difficile à admettre, à recevoir, pour que nous ne surchargions pas cette annonce de parasites brouillant ce message fondamental.

 

Troisième et dernier point. Le climat d’allégresse qui traverse le récit. La joie et l’enthousiasme sont au rendez-vous. Chacun trouve son plaisir à se rendre au temple, à prier. Chacun manifeste comment il peut être libéré de la puissance de l’argent, de la séduction des richesses. Chacun montre comment il peut être accueilli et accueillant. Chacun exprime son bonheur de partager le repas dans un climat de fraternité. Aux yeux de Luc, cette joie est le signe messianique par excellence, le signe que chaque jour, Dieu apporte du nouveau.

Les premiers chrétiens n’ont pas la piété ombrageuse ou morose.

Et c’est peut-être aussi pour cela qu’ils avaient la faveur de tout le peuple !

Et peut-être que nous aussi, nous pourrions l’avoir !