Luc 2/1-5, 20/19-26, 23/1-5

 

Je suppose que vous avez bien intégré qu’il ne vous restait plus qu’un jour pour expédier votre déclaration d’impôts si jamais vous avez choisi de la remplir sur papier et quelques-uns supplémentaires si vous utilisez l’internet, sachant qu’à la différence de la naissance de Jésus, ce travail n’est pas forcément une bonne nouvelle qui représentera une grande joie pour tout le peuple. Cette question agite en effet les esprits autant que les portefeuilles et manifestement n’est pas une question neuve. Les impôts tiennent en effet une place considérable dans la vie de Jésus et de la première communauté chrétienne.

 

Avec un premier événement raconté par l’évangéliste Luc, celui qui commence le récit de Noël : le recensement ordonné par l’empereur Auguste. Son but n’est pas seulement de connaître la population de l’empire, il consiste surtout à fixer un impôt par tête : pour les femmes à partir de douze ans, pour les hommes à partir de quatorze.

Cette volonté de l’empereur entraîne deux conséquences.

 

La première : un important déplacement de population, chacun devant aller se faire recenser dans sa ville d’origine. C’est ainsi que Jésus ne naît pas dans son foyer. Tel un nomade, il ne trouve pas de place dans une maison d’hôtes et naît dans une étable. A cause de la volonté de César, Jésus naît dans la crèche, par la volonté de César, Jésus naît à Bethléem conformément aux prophéties de Michée. Par l’impôt, l’Ecriture se réalise.

Deuxième conséquence qui à l’époque marque beaucoup plus les esprits que la naissance obscure de cet enfant : la perception de cet impôt entraîne une grave révolte conduite par Judas le Galiléen. Ce dernier affirme que payer l’impôt à César, c’est en devenir esclave. Il invite donc les juifs à retrouver leur liberté et à ne reconnaître d’autre Seigneur que Dieu.

Judas le Galiléen, de manière radicale, pose la question du rapport entre les convictions religieuses et l’Etat. Pour lui, aucun compromis n’est possible : il engage la lutte à mort pour Dieu.

Côté Romains, cette résistance est perçue comme une révolte nationaliste, un refus de soumission à César, à la loi. Judas le Galiléen, qui se prétend Messie, est pourchassé pour finir tué comme un brigand.

 

Mais la question reste posée : jusqu’où doit-on être soumis à l’autorité ?

Où commence la révolte légitime ?

 

Ce que fait que lorsque l’on vient trouver Jésus pour lui demander s’il faut ou non payer l’impôt à César, il s’agit en fait d’une question à laquelle tous les maîtres de l’époque étaient sommés de répondre. Mais à l’évidence, toute réponse aura des conséquences dramatiques. C’est bien là qu’est le piège.

 

Si Jésus répond : il faut payer l’impôt à César, il prend le parti de l’occupant contre les résistants. Il se coupe de tous les milieux qui voient dans cette attitude une compromission insupportable pour Dieu. Jésus se sépare des zélotes révolutionnaires, mais aussi des mystiques esséniens de Qumran et de tous les courants prophétiques qui ont combattu tout rapport d’Israël avec les païens.

Si au contraire Jésus répond : ne payez pas l’impôt à César, il devient un héros pour les résistants et ceux-ci n’auront plus qu’une seule visée : le pousser à devenir leur meneur, comme hier Judas le Galiléen, espérant un combat où Dieu et ses anges seraient convoqués pour chasser les romains et leurs collaborateurs.

Mais à l’opposé, tous ceux qui se réjouissent de la paix romaine, de la sécurité du commerce, tous ceux qui pensent avant tout aux avantages acquis, à leur situation, tous ceux qui s’accommodent assez bien du statu quo, et ils sont les plus influents, ne manqueront pas de dénoncer à l’autorité romaine celui qui menace leur tranquillité sous le prétexte qu’il conteste la loi et l’ordre établi.

 

Le piège est redoutable. Et parfaitement hypocrite. Car dans la poche des questionneurs se trouvent des pièces à l’effigie de César. La compromission est flagrante et suscite la réponse célèbre de Jésus : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »

 

La réponse est habile. Elle a même pu être interprétée comme une sorte de pirouette. Elle ne répond ni aux uns, ni aux autres, elle ne peut satisfaire personne. Jésus se coupe des deux partis, et en même temps, il invite à une autre réflexion. Il n’oppose pas Dieu et César, il ne propose aucun choix. Ils demandent à ses auditeurs de découvrir eux-mêmes ce qu’ils doivent à César et ce qu’ils doivent à Dieu.

 

Car, en définitive, nous ne nous posons jamais qu’une seule question : dois-je ou non me soumettre à l’impôt ? Payerai-je ou ne payerai-je pas ? Et en général, pour ne pas dire la plupart du temps, à moins de participer à l’évasion fiscale, nous payons par contrainte, rarement par conviction et la révolte, style : je retiens de ma part d’impôt le pourcentage qui correspond à l’armement, comme cela a pu être parfois pratiqué, est trop coûteux.

 

Et Dieu qui ne nous contraint pas, qui ne nous envoie pas le contrôleur du fisc, qui n’envoie pas la force armée, le prenons-nous aussi au sérieux que César ?

Qui est le plus important dans nos vies ? Dieu ou l’Etat ?

Lorsque Jésus parle de Dieu, il n’entend pas seulement les dons au temple, mais avant tout les dons qui marquent notre solidarité aux hommes et aux femmes que Dieu nous donne comme frères et sœurs. Quand je me pose la question de l’impôt, suis-je sensible à la notion de solidarité, ou seulement au fait que l’on me prend ce que j’ai gagné et qui est à moi, sans qu’en définitive, je reconnaisse à qui que ce soit le droit de m’en demander des comptes ?

 

Jésus n’a pas répondu à la question qui lui était posée. Il a obligé ses interlocuteurs à s’interroger eux-mêmes. Et face à une réponse aussi difficile, il est naturel que chacun ait interprété la réponse de Jésus dans le sens qui l’arrangeait le mieux. C’est ainsi que tous ceux que Jésus gêne, et selon Luc, ce sera tout le peuple, tous les opposants réunis, viendront dire à Pilate : « nous avons trouvé cet homme excitant notre nation à la révolte, empêchant de payer le tribut à César et se disant lui-même Christ Roi. » Jésus ne parlait ni n’agissait comme Judas le Galiléen. Il sera accusé dans les mêmes termes et finira tué comme lui.

 

Nous aimerions bien mettre Jésus sous notre bannière, le récupérer dans nos manifestations, le classer comme défenseur de l’ordre ou comme contestataire. Nous voudrions qu’il énonce clairement « dans l’Eglise, pas de politique » ou qu’au contraire, il incite tout chrétien à s’engager.

 

Mais le Jésus des Evangiles ne répond pas à notre attente. Il nous renvoie à nous-mêmes.
Il nous demande comment nous honorons l’Etat et en même temps comment nous honorons Dieu. Il nous demande si nous sommes sérieux dans nos questions, dans nos analyses, dans nos indignations, ou si nous ne sommes en fin de compte soucieux que de nos intérêts, de notre bien-être, de notre argent.

Jésus ne propose pas une réponse toute faite, une fois pour toutes.
Il nous demande de regarder en nous et d’oser, en conscience, répondre.