Wilfred MONOD naît à Paris, en 1867 dans une célèbre famille de pasteurs : son père, son grand-père et son arrière-grand-père sont pasteurs.
 


 
Comme son père, Wilfred Monod va être profondément marqué par le mouvement du Réveil et le Méthodisme, courant religieux qui met en avant :

– la « conversion », considérée comme une « seconde naissance »,

– la sanctification, autrement dit l’observance des commandements et la pratique des œuvres, – l’évangélisation.
 

Très jeune, il manifeste une forte préoccupation pour les questions sociales, en fréquentant la « Mission Mac All », œuvre d’évangélisation destinée à ramener les ouvriers parisiens à l’Evangile tout en leur assurant instruction, hygiène et nourriture.
 

Après avoir obtenu une licence en Philosophie à la Sorbonne, il parcourt l’Europe protestante : Danemark, Suède, Allemagne, Ecosse, Angleterre.

En Grande Bretagne, il fréquente les milieux du « Réveil », ainsi que l’Armée du Salut qui le fascine, et rencontre Spurgeon, l’un des plus célèbres prédicateurs britanniques du XIXème siècle.

Et dans la grande tradition familiale, Wilfred Monod se tourne alors vers le ministère pastoral !
 

Pour cela, il lui faut suivre une formation théologique, assurée par la vénérable Faculté de Montauban qu’il rejoint en 1888. C’est le choc ! Il supporte très mal l’ambiance de cette institution qui forme des « pasteurs-fonctionnaires », sans vie spirituelle (selon lui), préoccupés de leur sécurité d’emploi….

 » Mon premier contact avec une Ecole de futurs pasteurs releva moins de la rencontre  » que du choc ; celui du paquebot contre l’iceberg  » dit-il …
 

C’est aussi en 1888 qu’il se fiance avec…une fille de pasteur ( !), sa cousine, petite fille d’Adolphe Monod ; Sur les 4 grands-pères du couple, 3 étaient frères…! Ils se marient en1891.
 

Il poursuit ses voyages : aux USA où il rencontre Moody, célèbre évangéliste américain ; et en Allemagne où Il rencontre Harnack, historien du Christianisme appartenant au courant libéral.
 

Le 20 avril 1892, c’est la consécration pastorale à l’Oratoire du Louvre.

Et au cours de sa prédication, il évoque « le problème capital de notre époque, la grandeur et la « légitimité des revendications sociales qui travaillent les masses populaires  »

La préoccupation sociale est clairement affichée !
 

Et c’est avec cet état d’esprit qu’il prend, en 1892, le poste de Condé / Noireau
 
A ce moment là, pour lui la réalité va dépasser la fiction ! Voici la description très sommaire (et très significative) qu’il fait de la ville : Condé, centre d’industrie cotonnière ravagé d’alcool, avait 7000 habitants courbés sous la machine. Tout est dit ! … Il est vrai qu’à l’époque Condé compte 700 « indigents » sur les 7000 habitants.
 

Imaginons un pasteur… parisien… bourgeois… intellectuel à Condé, petite ville de province « prolétaire », et triste !…. Et pourtant, Wilfred Monod va s’attacher à sa paroisse.

A Condé, il est heureux de rencontrer et de connaître ses paroissiens. Vu leur petit nombre, il noue des contacts très facilement, à la différence des grandes villes où la communauté est trop nombreuse et dispersée. Dès sa première prédication il annonce sa volonté d’évangélisation, en prenant pour thème : « Vous serez mes témoins »
 

Mais à son arrivée à Condé, c’est aussi une autre expérience et une terrible découverte :

Il perçoit aussitôt, avec horreur et révolte, les méfaits de l’alcoolisme Combien de fois il évoque ce drame dans ses livres…

Le pasteur, préoccupé  » intellectuellement  » par les questions sociales, se trouve plongé dans des réalités qui auront sur lui des répercussions théologiques, philosophiques et politiques définitives…
 
A Condé, il découvre la misère  » au quotidien « .. La misère  » discrète « , celles des ouvriers, des alcooliques ou des femmes d’alcooliques, des enfants mal traités et ou mal nourris ; la mort prématurée des pauvres gens usés  » avant l’âge « , et celles des enfants, le fatalisme et la résignation. Il s’indigne de l’indifférence, l’accoutumance, le mépris des notables locaux, à l’égard des 700 indigents que compte Condé.

 

Au début de son ministère à Condé, il déclare dans une prédication :

« Qu’on ne vienne pas me dire : Fais deux parts dans ton existence, l’une pour les choses visibles, l’autre pour celles qu’on ne voit point […] Ne me dites pas qu’il faut choisir entre le service de Dieu et le service des hommes, entre le couvent et le commerce, et montrez-moi que je peux servir, à la fois, et mon Père céleste et mes frères »
 

Le premier poste pastoral de W. Monod, à Condé, est déterminant pour son orientation théologique, ses engagements politiques et sociaux, son ministère pastoral à Rouen puis à Paris, sa « carrière universitaire à la faculté de théologie de Paris, sa participation aux instances protestantes françaises et aux organisations oecuméniques internationales.
 
Wilfred Monod va devenir un des pionniers du « Christianisme social. Pour lui, la Bible, avec le message des prophètes, du Magnificat, des Béatitudes, l’annonce du Royaume de Dieu, conduit à unir 2 dimensions inséparables dans l’existence du croyant :

– un christianisme spirituel (culte, piété, prières…)

– un christianisme social (combat contre les injustices, surtout).
 

Il n’y a pas de christianisme vrai qui ne soit en même temps spirituel et social, et l’expression « christianisme social » est en fait un pléonasme.
 

Concrètement, Wilfred Monod, invite les chrétiens à refuser l’aliénation religieuse, à accepter la modernité, à transposer l’Evangile pour l’appliquer aux problèmes contemporains, et à lutter contre 3 monstres : la misère, la guerre, et le dogmatisme.
 
Par ailleurs, l’appellation « christianisme » social, et non pas « protestantisme » social, s’inscrit dès l’origine dans une perspective œcuménique. Sur le plan international, il est un artisan actif des grandes rencontres religieuses, associant Réformés, Luthériens, Anglicans et Orthodoxes.
 
Mais pour lui, l’œcuménisme doit s’ouvrir à tous les hommes de bonne volonté au-delà du Christianisme.

Les agnostiques et les athées, les libres-penseurs, vivent avec les chrétiens, et mènent le même combat pour les victimes de l’injustice ;
 
Ses convictions vont tout naturellement l’amener à s’engager :

– la « Croix Bleue » pour lutter contre l’alcoolisme ;

– la médiation sociale, comme à Condé en 1897, lors d’une grève très dure ;

– la création d’un centre social à Paris ;

– l’ « Union des libres penseurs et libres croyants pour la culture morale » ;

– et même le Parti Socialiste, par admiration pour Jaurès !
 
Difficile de conclure l’évocation d’un tel personnage! . . . Lui qui voulait « n’être que pasteur », eut une vie débordante, engagée, non conformiste et féconde… Sa pensée originale, ses publications théologiques, spirituelles et politiques, ses engagements, son rayonnement international, font de Wilfred Monod l’une des grandes figures du Protestantisme français au XXe siècle.
 
Mais n’oublions pas que le brillant et célèbre Monod, « bourgeois intellectuel parisien », doit beaucoup à sa première paroisse, Condé, à ses paroissiens, à ses prolétaires et à leur misère.

Condé lui fait découvrir les dures réalités sociales de la France du XIXe siècle et lui impose – ou lui confirme- la vision d’un christianisme messianique, alliant vie spirituelle personnelle et engagement social actif, afin de préparer, d’anticiper, de préfigurer « le Royaume »..
 

Jean GUERIN

 

Jean Guérin, docteur en histoire, et le pasteur, Eric Trocmé.

Jean Guerin, docteur en histoire et Eric Tromé, pasteur, lors d’une conférence sur Wilfried Monod à la Médiathèque de Condé sur Noireau en 2015

 

Autres information sur Wilfred Monod par Laurent Gagnebin lors d’une conférence à l’Oratoire du Louvre le 13 février 2016.
Pour écouter cette conférence suivre ce lien : oratoiredulouvre.fr